Vivre ou survivre

Le football est plein d’incertitudes. Son état change en permanence. Il est plein de bouleversements, de changements. Le football change d’avis sans cesse, change de dieux chaque jour. La gloire peut y être plus éphémère que celle d’un top 50. « La vérité d’aujourd’hui n’est pas celle de demain ». Parmi les maximes exagérément recyclées, celle-ci fait partie des pertinentes. Le football est une girouette qui change d’élu en permanence, se trouve des modèles en fonction de réussites ponctuelles. Le sport survit, certains de ses représentants aussi, d’autres s’éteignent.

Le football a créé des institutions. À moins que des institutions aient fait le football. Dans une récente interview donnée à So Foot, Joan Laporta déclarait : « Je veux être le Gandhi de la Catalogne ». L’ancien président du Barça (2003-2010) évoque le Camp Nou comme un lieu de révolte face au franquisme dans les années 60, comme un lieu de liberté. Le succès tonitruant du Barça ces dernières années est pour lui un moyen de mettre en valeur la Catalogne et pas  l’Espagne. Fervent défenseur de l’indépendance catalane, Laporta considère sa région comme « une femme battue par son mari », l’Espagne. Il critique Zapatero (le Premier Ministre espagnol) pour avoir récupéré politiquement la victoire de la sélection espagnole au mondial. Le Barça est actuellement la meilleure illustration du football institutionnalisé. Il a une philosophie. Un rôle, un sens, différent selon le point de vue. Prophète du football, instrument politique, marque internationale. Mes que un club. Ce pilier ne s’effondrera jamais, cette porte sera toujours ouverte. Et le succès reviendra toquer, chaleureusement accueilli, chéri. Le succès ne refusera pas l’invitation à rester quelque temps. Sauvegardant l’engouement.

Peu nombreux sont les clubs capables de retenir succès et engouement en otage. Deux ou trois par championnat, parfois plus. Ils ont fait de leur présence parmi les favoris une évidence. Le football semble vivre à travers eux. Ils sont accompagnés par les historiques. Ceux-là n’ont pas forcément une vitrine bien garnie, ou alors poussiéreuse. Ils sont simplement là. Comme une évidence, encore. Avec des hauts et des bas. Newcastle ou Tottenham en Angleterre, le FC Séville en Espagne, Naples ou la Fiorentina en Italie, le Bayer Leverkusen ou le Hertha Berlin en Allemagne. La plupart a connu des périodes sombres, descendant parfois en deuxième division ou pire. Ils sont ressortis de la tombe pour retourner dans le calendrier du championnat qui sonnait plus creux sans eux. On les croit immortels, insensibles aux secousses, insensibles aux mauvaises passes. Et un jour, une semaine, un mois, une saison, puis deux, puis trois, ils ne sont plus là. Partis. Touchés par les affres de la relégation.

Leur chute est effrayante, parfois vertigineuse tant ils ont sauté du sommet. Lens, deuxième en 2002, quatrième en 2006, cinquième en 2007, dix-huitième et relégué en 2008. Lens est remonté. Puis Lens est redescendu. Piégé dans un ascenseur financier, gangrené par un vestiaire anarchique, par des changements d’entraîneurs incessants. Nantes, champion en 2001, sixième en 2004, vingtième et relégué en 2007. Nantes est remonté. Puis Nantes est redescendu, assailli par les tensions entre Waldemar Kita et les anciens du club, fragilisé par des supporteurs de moins en moins nombreux et de plus en plus énervés. Monaco, deuxième en 2003, troisième en 2004 et finaliste de la Ligue des Champions, dix-huitième et relégué en 2011. Monaco dernier de Ligue 2, dix points après douze journées, déjà un coach viré. Aucun de ces trois clubs n’est favori pour remonter en Ligue 1. Il y a moins de dix ans, Bollaert, la Beaujoire et Louis II étaient le décor de la Ligue des Champions.

Trop souvent, la présence des clubs est considérée comme immuable. Les présidents de clubs aiment nous répéter qu’ils ne sont rien d’autre que des chefs d’entreprises, qu’un club est une entreprise. Si cette idée oublie la passion qui entoure une équipe, elle s’avère plutôt correcte. Une masse salariale inconsidérée, des objectifs non atteints, quelques décisions mauvaises et le gouffre s’ouvre. Nous ne sommes pas préparés à voir les clubs disparaître si rapidement. Si l’on répète inexorablement que le football tourne vite, nous sommes toujours surpris. Sortis de notre routine. Et pas seulement lorsqu’il s’agit de relégation, pas seulement lorsqu’il est question de régression. Qui, dans les années 90, au plus fort de l’axe parisiano-marseillais, prévoyait l’émergence et l’ultra-dominance de Lyon ? Qui prédisait à Manchester United une période faste longue de vingt-cinq ans et toujours en cours lorsqu’Alexander Chapman Ferguson devenait, en 1985, entraîneur d’un club dont le dernier titre de champion d’Angleterre remontait à 1967 ? À l’inverse, qui pensait en 1990 que Liverpool ne gagnerait plus de championnat pendant vingt-et-un-an, durée qui peut encore augmenter ? Accepter le changement de statut nécessite du temps aux habitués. Bien plus quand ce statut va vers le bas. Bien plus quand il était habitué à chatouiller le haut.

Le football est un sport d’histoire, un sport d’habitudes. Il tolère difficilement les bouleversements : Chelsea a été vertement critiqué à l’arrivée d’Abramovitch. Ce succès soudain n’était pas mérité, n’avait aucune valeur. Peu à peu, les Blues sont devenus partie intégrante du gratin anglais. Manchester City suivra le même chemin. Demain, la finale de la Ligue des Champions pourrait opposer les Citizens au PSG. Inimaginable il y a cinq ans lorsque les deux squattaient le ventre mou de leurs championnats respectifs. Inimaginable il y a quinze ans quand le PSG gagnait une Coupe d’Europe alors que City descendait en deuxième division. La versatilité du football est intrigante. Comme si un malin génie s’amusait à bénir et maudire certains sujets selon son humeur. Il les rend fous, ivres de succès puis les fait se saouler pour oublier les défaites.

Parfois les Up & Down sont explicables. Logiques. Et parfois ils semblent relever de l’irrationnel. De l’irresponsabilité. D’un état de grâce au cauchemar. Le cas de Bordeaux est fascinant. Comment financièrement, sportivement, mentalement, tout s’est brisé. Tout est devenu fou. Emportant le club dans un élan suicidaire, abîmant ses gloires passées, remettant en question ses anciens triomphes. Assez irrationnel pour que David Bellion rechausse ses crampons. Pape Diouf, ancien président de l’OM, a appelé le titre de Bordeaux en 2009 « un miracle » durant le dernier Canal Football Club. Bordeaux est-il assez important pour survivre à ses malheurs récents ? Sera-t-il toujours là ? Sa présence parmi les cinq clubs les plus médiatiques de France assurera-t-elle sa pérennité ? D’autres ont connu la pente savonneuse sur laquelle les Girondins glissent à toute allure depuis deux saisons et demi. Elle va plus vite qu’on ne le pense, vous dépose dans une vallée sombre et vous abandonne là. Metz, Guingamp, Bastia, Strasbourg (cas extrême) et plus récemment les pré-cités. Coutumiers de l’élite si non du succès. Metz et Nantes, loués pour leur survivance en première division, oubliés aujourd’hui, jouant dans des stades où l’écho est audible. La passion s’en va plus rapidement qu’elle ne vient. Elle abandonne les clubs pour trouver l’adrénaline ailleurs. La passion est comme le football, sans fixité. Inconstante. La rendre persistante, inamovible, c’est peut-être ce qui fait un club. Ce qui fait son âme. Faire durer l’amour finalement.

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3 réponses

  1. Twilight-Brawl dit :

    Des clubs « meurent » mais dans le même temps d’autres naissent, je vois plus ça comme une histoire de cycle. Alors oui, c’est triste de voir certains clubs au fond du trou mais qui sait peut-être dans 20 ans qu’on vibra du parcours européen de Lorient ou Lille (deux clubs plutôt bien gérés en Ligue 1) jusqu’en finale de LDC comme l’a fait Monaco ou même Reims bien plus tôt ?

    Et en plus de ces « nouveaux » clubs, des anciens arrivent à revenir. J’ajoute à ceux cités le cas de Leeds même s’ils sont en Chammpionship. D2 certes mais bien classés et étant promus après 3 saisons en League One.

    • Zidanopoulos dit :

      Je suis tout à fait d’accord avec toi, d’ailleurs je ne pense pas critiquer ce cycle. C’est une description triste certes, mais sans prise de position pour un foot où les clubs seraient immortels (et ça pourrait arriver, avec l’histoire de franchises NBA-like comme pensent le faire certains proprio de clubs en Angleterre) ou l’inverse. Et tu cites Reims et Leeds, c’est marrant car j’ai failli les utiliser comme exemples.

  2. Lolofou2foot dit :

    Excellent.
    Pertinent
    Une remarque : hormis Nantes (veritable enigme) Bordeaux n’est pas du mm tonneau que strasbourg iu metz
    Bordeaux ne descendra pas dans «cette vallee sombre dzns laquelle on l’abandonnera» ;)

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