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L’Île de Batz, un gros caillou de 320 hectares posé sur la Manche, en face de Roscoff. 500 âmes, et un terrain de football. Comme absolument partout en Bretagne. Mais ici, qu’on joue ou qu’on supporte, vivre sa passion relève quasiment de l’exploit. Reportage sur une terre qui nous prouve à nouveau que le football est sans frontière.

Une

Lundi 23 décembre. Dirk en pleine face, rafales à 90km/h. La Bretagne. L’Île de Batz (prononcez « Ba »). Un morceau de terre de 3,2 km² au large de Roscoff : quelques centaines d’habitants, un bar, quinze crêperies, un « Huit à Huit », un jardin botanique… et un terrain de football. Tout bosselé, pas très bien entretenu, sans ligne, avec quatre cages (deux en longueur, deux en largeur) dont deux sans filet, mais le plus beau terrain du monde. Facile en plus. Situé à quelques dizaines de mètres seulement  de la mer, un péno trop enlevé et c’est un ticket gratos pour une baignade forcée. Même sans vent. Mais la vue est saisissante, et le bruit des vagues qui s’écrasent sur les galets en fond sonore vaut largement la « nouvelle » tribune Auteuil au Parc des Princes.

Whisky pour les vainqueurs, Ricard pour les deuxièmes

L’été (techniquement le reste de l’année aussi, mais ne nous voilons pas la face), c’est aussi l’emplacement du seul camping de l’Île. On installe sa tente à l’arrache, là où il y a de l’herbe et si possible un peu moins de vent. Parfois trop près des cages. Parfois sur le terrain. « C’est vrai qu’il est utilisé par les campeurs, mais ça nous permet d’attirer plus de participants lors de nos tournois de foot », nuance Emmanuel « Manu » Péanne, président de l’association « Enez Vuhezeg » (« Île en vie » en Breton). Créée en 2003 par « un groupe d’amis désireux de promouvoir les loisirs et la culture sur l’Île de Batz », cette asso organise un ou deux tournois de sixte par été, en fonction de la météo et des autres activités. « On essaye d’éviter que deux manifestations se passent au même moment. On ne veut pas faire d’ombre à d’autres associations », affirme Manu Péanne. Le terrain n’est pas top, mais tant pis. « C’est vrai qu’il est vétuste et envahi par les taupes, poursuit le président de l’asso. Mais il est très peu utilisé, donc l’entretien est moindre. La commune le fait mais il y a des chantiers plus importants ».

Les tournois se veulent conviviaux, l’inscription se fait sur place pour un maximum de deux euros par personne et sept joueurs par équipe. Classique donc, mais dans un cadre exceptionnel : « Avec la beauté des paysages et la bonne ambiance qui règne sur le tournoi, on oublie le mauvais état du sol. Et cela rajoute une petite difficulté », sourit « Manu ». « Le nombre de participants est très variable d’une année à l’autre, continue-t-il. Il est impossible de prévoir la quantité d’équipes qui seront présentes, à cause de la météo, du trajet, du bateau qui coûte 8,5 euros par personne non-insulaire … En moyenne je dirais qu’il y a 6 équipes par an ». Foot, bières, sandwichs à deux pas de la plage. Le cocktail parfait ? Il y a mieux si l’on en croit Émmanuel Péanne : « Les récompenses pour les deux équipes finalistes sont simples : une bouteille de whisky pour les vainqueurs et une de Ricard pour les deuxièmes ». Plus une coupe et des bricoles. À la bien.

Aujourd’hui, l’asso galère un peu plus. Son président n’habite plus sur l’Île, et de nombreuses activités ont dû être mises en pause. Mais pas le tournoi. Un hommage aussi à Hoël Philippe-Diraison, l’un des fondateurs de l’association et grand supporter du PSG, décédé il y a peu. « Cela prouve l’importance de ce tournoi pour les iliens. Et surtout pour les gamins de 10-12 ans qui viennent » conclut « Manu ». Pour la récompense ?

Yo

Pas d’bateau, pas d’entrainement

Ces « fils de l’Île », on les croise souvent sur le terrain. Le 26 décembre dernier, Dirk oublié, ils sont huit, plus un cheval, à occuper leur endroit favori des 3,2km². « On vient dès qu’on peut, affirment-ils d’une même voix.  Quand on a du temps et que la météo le permet quoi ». Des huit, ils sont six à habiter sur l’Île. Il y a Nico, 17 ans le « grand frère », Damien, 14 ans, et Léo, 10 ans, avec leurs maillots de l’Équipe de France sur le dos, Lucas, 9 ans et la tunique brestoise sur les épaules, Mathis, 12 ans, et « scouté » par ces mêmes Brestois selon les dires de sa grand-mère et Jules, 9 ans, qui m’abandonnera au passage les cages pour une mi-temps. Enfin, Martin, 16 ans, et son frère Antoine, 14 ans, présents sur l’île pour les vacances, et qui permettent de gonfler le nombre de joueurs.

Des six iliens, ils sont quatre à jouer pour un club du continent. Roscoff, ou Plougoulm. En internat à Morlaix, Nico, footeux depuis dix piges ne fait que les matchs. Pour ses coéquipiers, c’est encore un autre problème : Lucas, Leo et Mathis, qui habitent sur l’île, sont soumis aux horaires tardifs des entrainements, les mercredis (17h30-19h30) et vendredis (17h-19h). Et qui dit « horaire tardif » quand on habite à vingt minutes du continent, dit « pas de bateau » pour rentrer. L’un des désavantages de la vie d’îlien (largement compensé cependant). Alors du côté de Lucas et Léo, on est obligé de sacrifier les entraînements. Seul lien avec leur club, les matchs les week-ends, qui permettent de choper un bateau en fin d’aprem’. Pour Mathis, c’est hors de question : « C’est sûr que c’est compliqué. C’est une vraie organisation. Mais je dors sur place, avec mon père, pour pouvoir jouer trois fois par semaine ». Alors quand ils jouent ensemble, sur « leur » terrain, Nico prend les choses en main. Véritable éducateur en herbe, il prend ses responsabilités d’aîné, et dirige, conseille, ses cadets. « C’est important », sourit-il.

Quasiment tous supporters marseillais, ils suivent quand même les clubs de la région. Brest surtout. Lorient, Guingamp, aussi. « Moi je supporte Roscoff » se marre Jules, revenu sur le terrain pour « faire l’arbitre » à quelques minutes de la fin de l’opposition du jour. La suivante ne tardera pas. C’est certain.

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« On se retrouvait, et on faisait un foot »

Ces jeunes d’aujourd’hui ne sont pas les premiers à squatter le terrain dès qu’une occasion se présente. Dès les années 1960-70, les « Goélands » de l’Île de Batz forment une équipe composée d’îliens. « Pourtant,  il n’y a jamais eu d’équipe officielle, sur l’Île » affirme Pierrick Guivarc’h (aucun lien), « ex-« Îlien expatrié aujourd’hui à… Roscoff. Trop jeune pour faire partie des Goélands, il a cependant lui-même fait partie d’une équipe sur l’Île, dans les années 80-90 : « On était plus un regroupement d’îliens qu’une véritable équipe en fait. Il n’y a jamais eu de club ici, contrairement à Belle-Île-en-Mer ou sur l’Île de Groix. Mais on avait acheté un jeu de maillots, pour faire les tournois ensemble dans la région ». En tout, ils étaient plus d’une dizaine à se retrouver sur le terrain, en général les dimanches. « C’était une époque où il y avait une population plus importante sur l’Île, souligne Pierrick Guivarc’h. Et ça n’était pas encore l’ère du « tout-télé ». C’était quasiment  la seule activité à faire ici. On se retrouvait et on faisait un foot quoi ». En effet, le football est alors, faute d’infrastructures, le seul sport praticable sur l’Île. Avec le VTT, le kayak, la voile et la nage en eaux libres, certes.

Pierrick Guivarc’h a, lui aussi, connu la situation galère du licencié sur le continent : « Pour la plupart on jouait à Roscoff. On avait la chance d’être hébergés sur place pour les entraînements. Mais c’était vraiment pas pratique. Ça en a freiné certains qui ont préféré arrêter ». Pour les matchs en revanche, c’était un peu plus facile. « Mais c’est parce qu’il y avait aussi un effet de groupe. On était 6 ou 7 de l’Île à jouer, donc forcément quand tu représentes une bonne partie de l’équipe, on fait en sorte que tout le monde soit là. C’est plus facile. Quand tu es tout seul, tu n’es pas indispensable malheureusement. J’admire Mathis aujourd’hui parce qu’il est seul justement. Il a la foi, c’est bien ».

Coco Michel

En avant, Guingamp

Mathis n’est pas le seul à avoir la foi sur l’Île. Bretagne oblige, ils sont nombreux à supporter Brest, Guingamp, Plabennec, Rennes, Lorient, Vannes, Concarneau ou les autres. Et comme pour les entraînements sur le continent, se déplacer pour aller voir son équipe relève de l’exploit logistique. Pourtant, Marie, dit « Mamie Dirou », 87 ans, a surmonté ces entraves-là pour aller au Roudourou tous les week-ends pendant plusieurs années. « La première fois qu’on s’est abonnés, ma mère, mon mari et moi, c’était à l’époque de Coco Michel », se rappelle Malou, sa fille. Pendant quelques saisons, elle fera le voyage de Morlaix à Roscoff, où « Mamie Dirou », qui habite sur l’Île de Batz, sera déposée par les vedettes qui assurent la traversée. Avant de faire route pour Guingamp. « C’était notre sortie du week-end, poursuit Malou. Ma mère adorait ça, elle nous attendait avec impatience ».

Aujourd’hui les déplacements sont plus compliqués, et cela fait deux ans que le trio ne s’est pas rendu au stade. « Mais on continue de regarder ce que ça donne à la télé, c’est plus facile depuis qu’ils sont revenus en Ligue 1 », affirme Malou. Du Roudourou, elle et sa mère se souviennent « d’une bonne ambiance », « du casse-croûte à la mi-temps »« des amis qu’on s’était fait à force de retourner toujours à la même place »… Mais surtout d’un concours organisé par le Télégramme : « On avait gagné une visite des vestiaires avec les joueurs et un maillot. Ils l’avaient tous signé ». Et les joueurs qui les ont marquées ? « Le duo Malouda/Drogba. Et Coco Michel, évidemment ». Évidemment.

S’il parait évident que ni Coco Michel (quoique), ni Florent Malouda, ni Didier Drogba n’évolueront un jour sur le carré vert de l’Île de Batz, on ne peut que souhaiter que les Mathis, Nico, Pierrick, Manu et tous les autres continueront de le faire vivre encore de longues années. Car il a beau être bosselé, squatté par les chevaux et les campeurs ou avoir ses filets troués, il reste, et restera, le plus beau terrain du monde. Facile.

Un immense merci à tous ceux qui m’ont aidé à réaliser ce reportage.

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