Entraîner. Entraîner est sans conteste le rôle le plus ingrat qu’il existe dans le monde du football. Lorsque l’équipe titube et enchaîne les mauvais résultats, l’entraîneur devient l’homme à abattre. Indigne du club et de ses supporters presque du jour au lendemain, celui qui était auparavant un demi-Dieu n’est plus qu’un commis dont on crache au visage, responsable de tous les maux du club… Et ce même si son attaquant vedette ne trouve le cadre que lors des jours de pleine lune. De l’OM à Paris, de Chelsea à l’Inter, la mémoire courte et sélective du supporter prend souvent le pas sur sa raison.
A contrario, lorsque l’équipe ressort d’une saison triomphante, une pluie de congratulations tombe sur les joueurs. Cet attaquant qui a empilé les buts comme on empile des petites coupures pour former une liasse destinée à être ajoutée à son salaire la saison prochaine, est le héros de tout un peuple, de toute une région et parfois même de toute une époque. L’entraîneur, lui, doit se contenter des quelques miettes restantes. En même temps, on ne l’avait pas engagé pour qu’il perde…
Pourtant, le rôle d’entraîneur est au moins aussi difficile que celui de joueur. Entre la gestion tactique et physique couplée aux égos sur-dimensionnés de certains, la programmation des entraînements et le soin de son image médiatique, le manager a de quoi faire. Mais le monde s’en fout… Ce ne sont pas ces hommes de bancs de touche, en costard pour certains, en survêt’ pour d’autres, qui mettent des étoiles dans nos yeux d’amateurs de ballon rond.
Cependant, quelques-uns d’entre eux ont eu le mérite de significativement marquer l’histoire du football grâce à leur philosophie révolutionnaire et/ou leur culture de la gagne. Herbert Chapman, Alf Ramsey, Rinus Michels, Johan Cruyff, Arrigo Sacchi, Helenio Herrera, mais aussi Fabio Capello, Sir Alex Ferguson, Louis Van Gaal ou encore José Mourinho.

Si certains ont eu la chance d’hériter d’une équipe déjà bâtie, à la toiture hermétique et aux volets gracieusement vernis par leur prédécesseur, d’autres ont dû mettre la main à la pâte afin de façonner un collectif capable d’engranger le maximum de titres. Et c’est précisément cet exemple qui va retenir toute notre attention dans cet article.

On prend presque les mêmes et on essaie de recommencer

On avait vu débarquer André Villas-Boas à Chelsea en provenance du FC Porto pour un montant de transfert avoisinant les 15 millions d’euros. Une somme qui, après les investissements colossaux faits par Roman Abramovich six mois auparavant sur Fernando Torres et David Luiz, faisait quelque peu jaser. Autant d’argent pour un entraîneur, certes ayant réussi le quadruplé Supercoupe-Championnat-Coupe-Europa League, mais si peu expérimenté, laissait la presse internationale songeuse.
Après une saison dite en demi-teinte sous le commandement de Carlo Ancelotti, bien que deuxièmes de Premier League, les Blues sentent que la fin du cycle établi par José Mourinho en 2004 touche à sa fin et qu’il sera bientôt nécessaire de renouveler leur effectif vieillissant. Un brin nostalgique de l’Époque Mourinhenne (avec des majuscules !), Roman se dit alors qu’il serait judicieux de faire appel à un ancien de la maison. Avant de jouir du succès qu’on connait aux rênes du FC Porto, « The Special One Junior », André Villas-Boas, faisait parti du staff de José Mourinho de 2003 à 2009, de Porto à l’Inter, en passant par Chelsea. Quoi de mieux alors que recruter quelqu’un qui connait le Mister (voire Master) presque aussi bien que sa poche ?

« The £13.5 millions man » et la montagne russe

Dès son arrivée, la presse et les amateurs de football ne manquent pas de souligner la somme mirobolante investie sur le coach portugais. Ce-dernier fait rapidement taire une partie des critiques grâce à une série de quatre victoires et un match nul lors de ses cinq premières sorties officielles. Des critiques qui reviennent comme elles sont parties après la défaite 3-1 contre Manchester United. Un match qui d’ailleurs était largement à la portée de Blues trop imprécis dans la finition.
Le dicton dit : « ‘après l’orage vient la tempête », mais pas cette fois. Avant cela, Stamford Bridge a eu le droit à une petite éclaircie grâce à l’enchaînement de six matchs sans défaite. Puis est finalement arrivée la fameuse tempête. Une lourde défaite 3-5 contre Arsenal suivi d’un match nul à Genk, qui en cas de victoire aurait quasiment qualifié les Blues pour les huitièmes de Ligue des Champions, ne sont que les prémices d’une période sombre. Une défaite à domicile contre Liverpool et un nouveau revers en Ligue des Champions contre le Bayer Leverkusen ravivent les complaintes du douzième homme et mettent Chelsea dans une situation inconfortable comptablement parlant. C’est la November Rain pour les Londoniens.
Les critiques continuent de fuser au fil des semaines. La tête d’AVB est mise à prix. Un prix de 15 millions d’euros qui laisse un goût amer dans la bouche des supporters. Le sentiment de s’être fait entuber est bien palpable. Heureusement, un trio de victoires face à Newcastle, Valence et Manchester City viendra donner un peu d’air à Villas-Boas… Avant de voir l’engouement redescendre aussi vite qu’il était remonté. Une vraie montagne russe ce Chelsea…



Les fans s’interrogent de plus en plus sur leur entraîneur. Certains le critiquent pour sa mauvaise gestion de l’effectif et la prétendue marginalisation de Frank Lampard et Didier Drogba au profit de Raul Meireles et Fernando Torres. Le faible temps de jeu donné à Ryan Bertrand par rapport à un Ashley Cole, qui, il faut le dire, commence à rouiller sur son flanc gauche est également un sujet de discorde. D’autres ne comprennent pas pourquoi avoir choisi de se débarrasser d’Alex pour recruter Gary Cahill au prix fort étant donné ses performances plutôt médiocres avec Bolton en 2011. Une autre partie des supporters, elle, pleure Carlo Ancelotti et le Chelsea prolifique d’antan et son attaque Drogba-Anelka-Kalou-Malouda. Une ligne défensive plutôt haute et un style de jeu très latin jugé inefficace par les adeptes du kick’n rush du Crazy Gang alimente également les débats. Des critiques qui peuvent sembler justifiées au vu des stats pures et dures. Alors que la moyenne de buts encaissés en championnat par saison entre les saisons 2003-2004 et 2010-2011 s’élève à 26.6, les Blues version AVB en sont déjà à 31 après seulement 26 journées. Offensivement, les Blues ont marqué 47 buts cette saison en championnat. La moyenne, elle, toujours entre 2003 et 2011, atteint 74.8 buts/saison. Si Chelsea continue sur ce rythme de 1.8 but/match, alors les Blues concluraient le mois de mai avec un peu moins de 69 buts inscrits en championnat. Douloureux pour des supporters ayant perdu l’habitude de prendre autant de buts et d’en marquer si peu. En 2004-2005, José Mourinho n’encaissait que 15 buts alors qu’en 2009-2010 Carlo Ancelotti en scorait 103. Forcément, ça gronde sec au sud-ouest de Londres. Et s’il n’avait pas été recruté à prix d’or, serait-il encore là ?

Mais alors, pourquoi Abramovich devrait-il le garder ?

1. Afin d’amener, pour une fois, un peu de stabilité à Chelsea.
Roman Abramovich traîne un sale passé de KGBiste en herbe. Le Russe n’a jamais hésité à pacifiquement liquider les entraîneurs qui ne lui apportaient pas entière satisfaction. Claudio Ranieri, José Mourinho, Avram Grant, Luiz Felipe Scolari et Carlo Ancelotti peuvent témoigner. Traînant avec lui le plus mauvais bilan en cours qu’un entraîneur ait jamais connu sous l’ère Abramovich, AVB a pour le moment la chance que son patron fasse preuve d’une inhabituelle patience. Une patience qui pourrait rapidement s’effriter si AVB ne parvenait pas à accrocher la quatrième place qualificative pour les barrages de Ligue des Champions au terme de la saison.

2. Il faut lui laisser la chance de bâtir SON équipe et instaurer SA philosophie de jeu.
A l’image d’Arsène Wenger, André Villas-Boas semble un peu borné et attaché aux valeurs ultra-collectives du football. Il veut imprégner Chelsea de son essence tactique comme le Barça l’a été sous Rinus Michels. Le « football total » que le coach néerlandais avait d’abord expérimenté à l’Ajax Amsterdam avant de l’importer en Espagne, est aujourd’hui encore une référence dans le milieu. Quarante ans après, le système perdure du côté de la Catalogne… avec tout le succès qu’on lui connait. Et justement, à ce jeu-là, Villas-Boas a montré qu’il était capable de sublimer un collectif lors de son court passage à Porto. Si on lui laisse le temps et les fonds suffisants pour attirer les joueurs nécessaires à l’exploitation de ses intentions tactiques (un 4-3-3 modulable façon Porto), alors il en surprendra plus d’un.

3. Les supporters de Manchester United avaient dû attendre quatre saisons avant que Sir Alex Ferguson réussisse à remporter un trophée.
A l’époque, Santa Barbara faisait fureur sur les écrans cathodiques un peu partout dans le monde. Pendant ce temps, en terres anglo-saxonnes, Alex Ferguson découvrait le football de haut niveau à Manchester après une décennie passée au pays de Nessy à se faire les pieds au poste d’entraîneur. En novembre 1986, il prend les rênes d’une équipe de United au plus bas (21e au classement) qui court après un titre de champion d’Angleterre depuis plus de vingt ans. Tout est à reconstruire. Plusieurs joueurs vedettes de l’ère Atkinson font face à des problèmes d’alcool et autres dépressions. Autant dire que l’état de fraicheur n’est pas optimal. Pourtant, il parvient à limiter la casse en terminant au onzième rang du championnat. La saison 1987-1988, elle, est bien meilleure puisque les Red Devils terminent seconds de Premiership, avant de retrouver leur onzième position tant adorée l’année suivante. L’instabilité dans le club est palpable, tout comme les critiques. Malgré tout cela, Ferguson est reconduit à son poste pour l’exercice 1989-1990. Les arrivées de Gary Pallister, Paul Ince, Mike Phelan et Neil Webb n’empêchent pourtant pas pas la lourde défaite 5-1 de United face au rival City et une peu ragoutante treizième place en fin de saison. Le public et les journalistes grondent, Fergie devient persona non grata du côté de Cottonopolis… jusqu’à ce que MU remporte la finale de FA Cup contre le Crystal Palace de Ian Wright.
Progressivement tout devient plus rose, y compris ses joues. L’Écossais parvient à accrocher une inespérée sixième place et atteint la finale de la Coupe d’Europe des vainqueurs de coupes où il réussit à se défaire du FC Barcelone de Johan Cruyff sur le score de 2-1. C’est notamment lors de cette saison 1990-1991 que Ryan Giggs, alors âgé de 17 ans, fait ses premiers pas sous les couleurs de United. Bien lancé, Fergie enchaine avec un titre de champion national deux saisons plus tard, faisant ainsi taire ses ultimes détracteurs. En vingt-six années avec Manchester United, Sir Alex Ferguson a remporté pas moins de douze titres de champion d’Angleterre, cinq FA Cups, quatre League Cups, neuf Community Shields, deux Ligues des Champions, deux Coupes UEFA, une Supercoupe UEFA, une Coupe d’Europe des vainqueurs de coupes, une Coupe Intercontinentale et une Coupe du Monde des Clubs. Oui, j’ai terminé. Alors, Roman, ça vaut pas le coup d’être patient peut-être ?

4. Sir Bobby Robson lui fait confiance depuis qu’il a 16 ans.
Né à Porto en 1977, André Villas-Boas découvre le management à l’âge de 16 ans aux côtés du célèbre Sir Bobby Robson, qui résidait dans le même bloc d’appartements que lui durant ses deux saisons passées au Estádio das Antas. Encore tout jeune, André saute le pas et décide d’aller chichement sonner à la porte de l’entraîneur de son club de cœur afin de le rencontrer lui et sa famille. Touché, l’Anglais le prend alors sous son aile et lui propose une pige au sein de la cellule de recrutement et observation du FC Porto avant de l’envoyer en Écosse et à Ipswich Town afin qu’il s’aguérisse et obtienne divers diplômes de coaching estampillés « UEFA ». Merci Bobby.

Soyons optimistes !

AVB a été engagé pour révolutionner Chelsea. Si Rome ne s’est pas bâti en un jour, Chelsea ne se renouvellera sans doute pas en une seule et simple saison. Ça, Abramovich semble l’avoir compris, sinon il y a longtemps que Villas-Boas aurait été noyé dans la Tamise. Et c’est tant mieux ! D’autres grands clubs européens ont récemment connu des années de disette avant de revenir au meilleur niveau. La Juventus, Naples, Liverpool ou le Borussia Dortmund pour ne citer que les derniers en date. Si pour le moment le Portugais peine à convaincre ses supporters, on ne peut que se montrer optimiste au vu des performances des « petits nouveaux ». Daniel Sturridge, Juan Manuel Mata, Ramires ou encore Oriol Romeu seront sans aucun doute bientôt les porte-drapeaux d’un Chelsea capable de renverser quelconque équipe se trouvant sur son passage.

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