« La fin ne dure qu’un instant, tout ce qui suit… C’est le progrès ». La phrase est de Jacob, personnage central de la série Lost. Entité virtuelle pour une réalité bien palpable. L’équipe de France est en pleine tournante médiatique : tantôt tapée par les éditorialistes polémistes, saccagée par les journaux télévisuels (la quenelle, pas futée, de Jean-Pierre Pernaut, en est l’exemple le plus criant), et détruite par la presse sportive. Ne mélangeons pas torchons et serviettes.

L’herbe est plus verte ailleurs

L’Espagne. Tout commence avec elle, tout se termine avec elle. Sa série d’invincibilité, en Euro et Coupe du Monde, dans les tableaux finaux, débute dès son élimination, un 27 juin 2006, des huitièmes de finale allemands. Pour l’anecdote, et si vous l’aviez oublié, la France était son bourreau, avec un Zidane qui devait être envoyé à la retraite prématurément, selon la presse ibérique de l’époque. Depuis ce moment-là, la Roja n’a fait que monter en puissance, ne perdant qu’un seul match sur 3 compétitions dont elle a fait tous les matchs (la Suisse créa la surprise du premier tour de la Coupe du Monde sudafricaine en la battant dès son entrée en lice).

Douce ironie, c’est cette insaisissable Espagne qui sort les Bleus en quart de finale de cet Euro, asphyxiant le jeu français. Les combinaisons cryogéniques n’y feront rien, cette défaite sonne le glas de Laurent Blanc et met en lumière la dissension qui existe dans le groupe. Une brèche s’était faite dans la carapace de l’équipe, dès son entrée en matière dans la compétition : Samir Nasri dédicace son but égalisateur aux médias, qui l’auraient trop descendu à son goût. Le ton est donné, le Citizen est attendu au tournant. Quasiment qualifié pour le tour suivant, le coq français échoue face à la Suède, pourtant sans avenir dans la suite de la compétition. La suffisance des joueurs est pointée du doigt, surtout chez les offensifs, des incidents ont eu lieu dans le vestiaire à la mi-temps du match : Nasri est critiqué par ses coéquipiers pour sa lenteur, Ben Arfa se fait reprendre par le Président pour un coup de fil, auquel il répond que si ses prestations ne lui suffisent pas, il n’a qu’a le renvoyer chez lui, et, point d’orgue, Samir et Hatem se prennent le bec. Si tous ces événements sont à mettre au conditionnel, ils sont malgré tout révélateur d’une ambiance délétère.

La suite, on ne la connaît que trop bien. Les Espagnols expédient vite fait bien fait les Bleus en recommandé sans suivi de retour au pays. Jugée trop défensive, la composition de l’Equipe de France a fait grincer des dents. « Blanc renie tout ce pour quoi il a pris la tête de la sélection », tel est le principal reproche fait au Président. Avions-nous seulement les armes adéquates pour jouer au même niveau que les Espagnols ? Aurions-nous été capables de faire subir notre jeu à la Roja ? Il n’a pas été évident de marquer un but aux Anglais, avec un double rideau défensif très bas, alors était-il seulement possible de lutter face à une défense haute, sachant que nos créateurs n’ont pas une vision de jeu suffisamment développée pour synchroniser les offensives bleues ? A l’évidence, non, et Blanc ne s’est pas trompé en alignant un 11 de départ défensif : c’était résister ou sombrer. Il est facile d’assurer que le match aurait pu être autrement s’il avait été abordé avec une autre mentalité, mais à défaut de pouvoir concrétiser tous les scénarios possibles, Laurent Blanc a fait preuve d’intelligence en s’adaptant à l’adversaire. Ca n’a juste pas payé.

Tous étouffés dans le même sac

Au lendemain de la deuxième défaite consécutive de Blanc et son groupe, les Français s’embrasent. Pour faire simple, les Bleus ont renié les valeurs chères à la France et son football. Pourtant, le constat est plus compliqué que ça, et s’est cristallisé dans les médias généralistes, dans une mauvaise posture.

Demandons-nous un instant quelles sont les valeurs si chères du coq tricolore :

• le respect ? Mais de qui ? Les officiels, les journalistes, les adversaires ? Est-ce une valeur spécifique de l’équipe de France ? De toute évidence, non, c’est une donne commune à chaque équipe.

• la solidarité ? Ne serait-ce pas une qualité plutôt qu’une valeur ?

• le beau jeu ? Notion très subjective pour définir la manière, la maîtrise d’un match. Et puis, l’équipe de France est-elle belle à voir jouer, malgré sa longue série d’invincibilité ? Le résultat a primé tout au long des éliminatoires sur la qualité du jeu, et c’est bien là l’essentiel du football : le résultat détermine les gagnants.

Teinter les Bleus d’hypothétiques valeurs, qui ressemblent d’ailleurs plus à des attentes personnelles que sportives, qui s’éparpillent parmi les 60 millions de sélectionneurs que font la France, est tout aussi pertinent que de faire un bandage à une jambe de bois. Pire, c’est surtout un mécanisme insidieux qui dévie l’aspect sportif pour une forme plus compliquée du football, à la fois politique et sociétale, tantôt affaire d’état quand le moment ne s’y prête pas, tantôt portée aux cimes de l’information nationale, au détriment du reste de l’actualité (dernier exemple en date, la mort de Thierry Roland, ce journaliste « exemplaire »). Inutile de préciser que toutes ces dérives détériorent l’image de ce sport qui en prend plein la face depuis 2008 mais qui, pourtant, reste toujours le plus couvert par les médias. Cherchez l’erreur.

Par conséquent, lorsque Nasri répond à l’injure d’un journaliste avec une répartie tout en finesse, c’est toute la France qui est représentée par ce jeune millionnaire, inconscient de la notion du « vrai travail » (ça ne vous rappelle rien ?) et arrogant comme pas deux. Non. Mettons au placard une bonne fois pour toutes ces remarques toxiques et fausses : Samir Nasri représente la France du football, pas son pays dans son ensemble. Qui plus est, ce n’est qu’un isolat du groupe, sûrement son élément le plus instable, qui s’est lâché après l’élimination en quart de finale, pas le groupe français.

La rupture manquée

Seulement, si un joueur pète un plomb devant des journalistes, c’est qu’il y a une faille dans le groupe France, mal tenu en laisse par Laurent Blanc. Plusieurs brèves ont fait écho à des entraînements où une petite majorité des joueurs y prenaient part, l’autre minorité vaquant à ses propres occupations (viser Sara Carbonero en guise d’échauffement, sauter sur la balle à pieds joints…). En voulant former un groupe uniquement composé des meilleurs, Blanc a du tant bien que mal s’arranger pour instaurer une cohésion en son sein : ceux qui, comme Benzema, Ribéry et Ménez, fument la chicha, et les autres dans leurs coins.

Sa gestion n’est pas sans rappeler celle de Raymond Domenech, mais en pire : son aura de champion du monde 98 n’aura pas permis à l’équipe de France d’aplanir ses égos. Il fera d’ailleurs l’erreur de réintégrer les mutins de Knysna, une fois leur suspension purgée. Si, pour un, son retour sous le maillot bleu paraît légitime (Franck Ribéry), le reste n’a pas été à la hauteur. Il ne fait nul doute d’ailleurs qu’Eric Abidal aurait fait partie du voyage s’il n’était pas à demi-mourant, tout comme Jérémy Toulalan, s’il était enfin sorti de derrière le pot de fleur Leclerc qui le cache depuis 2 ans. A bien y regarder, il n’y a pas eu de rupture franche depuis Knysna, le nouveau point Godwin du football tricolore.

S’offrent alors deux choix pour le nouveau sélectionneur, Didier Deschamps :

• couper une bonne fois pour toute les têtes de l’hydre, repartir avec ce qu’il considérera comme un groupe « sain », moins enclin à se prendre la tête sur l’évaluation de leurs performances et sur l’extra-sportif. Mais peut-il se le permettre ? Le travail de fond de Blanc commençait à donner ses premiers fruits, couper les racines pour tout recommencer est-il envisageable, surtout si l’équipe doit de nouveau être en construction dans un groupe de qualification pour la Coupe du Monde avec l’Espagne ? Le pétard mouillé post-Knysna doit-il éclater aujourd’hui pour qu’enfin les médias lâchent la grappe de son équipe de France et se contentent d’un groupe aseptisé ?

• gérer les égos, en épurant ou non le groupe qui était en Ukraine. Deschamps a plus d’expérience que son prédécesseur dans le domaine de la vie de groupe (l’explosif vestiaire marseillais contre le très calme girondin), mais s’il quitte l’OM, c’est aussi pour ses raisons, qui l’ont éprouvées. Pour autant, les joueurs qui ont un melon aussi gros que leur talent ne sont pas qu’un tare pour leur équipe : l’Italie de Cesare Prandelli accéda à la finale avec Mario Balotelli et Antonio Cassano dans ses rangs. Si Super Mario est ingérable, c’est bien grâce à sa fougue que la Squadra atteignit la finale, qu’elle perdit en partie à cause de sa suffisance balle au pied. Le Portugal et l’Allemagne ont également leurs individualités. En fait, seule l’Espagne paraît exempte de tout conflit en son vestiaire.

Cette même Espagne que la FFF obligea – de manière absurde – Raymond Domenech à copier. Mais qu’importe, les équipes sus-citées sont toutes passées par une métamorphose profonde pour arriver aux résultats d’aujourd’hui. Et puisque aucun modèle n’est transposable d’une nation à une autre, Didier Deschamps devra trouver son propre chemin, créer sa rupture pour faire franchir une marche à l’équipe de France dans l’immense escalier du progrès.

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