Dans le deuxième volet de notre rétrospective sur l’Euro et l’Europe de l’Est, nous nous intéressons aujourd’hui à la Tchécoslovaquie victorieuse de l’édition yougoslave en 1976. Talentueuse et intelligente, cette génération n’a pas su bénéficier de la renommée qu’elle méritait.

Le refrain est d’ailleurs connu. Les Tchécoslovaques mènent 4-3 au tableau d’affichage de la séance de tirs au but contre leurs adversaires ouest-allemands. Uli Hoeness s’élance. Son tir passe au-dessus de la barre transversale. Antonin Panenka possède alors le destin de la finale de l’Euro entre ses pieds. Face à lui, l’immense Sepp Maier. Dans le but d’anéantir les chances d’intervention du légendaire portier du Bayern Munich, le natif de Prague parie sur un plongeon anticipé et, en ce sens, caresse le ballon d’une pichenette astucieuse. On connaît la suite. La Tchécoslovaquie triomphe et lègue au monde du football ce geste désormais incontournable : la Panenka. Or, ne nous y trompons pas, la sélection tchécoslovaque présentait des arguments bien plus convaincants qu’une façon originale de tirer les pénaltys.

Bourreaux magnifiques du football total

La Tchécoslovaquie de 1976, c’est avant tout une discipline tactique phénoménale adaptée à des joueurs d’un très grand talent. Entraînée par Václav Ježek, technicien ayant ferraillé en Eredivisie de 1969 à 1972 (obtenant tout de même une troisième place avec le modeste ADO Den Haag), la sélection tchécoslovaque est principalement construite autour de la génération ayant émergée après le sacre du Slovan Bratislava en C2 (3-2 devant le Barça, en 1969). Bien que comptant dans ses rangs deux titulaires de ce succès de prestige (le gardien remplaçant Alexander Vencel et le défenseur Jozef Čapkovič), la sélection nationale s’articule autour de trois jeunes pousses du club (le libéro Anton Ondruš, le stoppeur Ján Pivarník et l’ailier Marián Masný) ainsi que de deux immenses joueurs du Dukla Prague, le « vieux » Ivo Viktor (gardien européen de l’année en 1969 et régulièrement présent dans les différents classements du Ballon d’Or) et le « jeune » Zdeněk Nehoda. Deux milieux offensifs, Jozef Móder (spécialiste des corners) et Antonin Panenka (spécialiste des coups francs), complètent l’ossature d’une sélection ambitieuse, prête à en découdre avec l’Europe du football.

Le parcours éliminatoire des Tchécoslovaques est semé d’embûches : au cours de la phase de groupes, ils arrivent à se défaire sur le fil de l’Angleterre de Kevin Keegan (coachée à cette époque par « Don » Revie, figure emblématique du « Dirty » Leeds des 1960s-1970s*) avant de disposer de l’URSS d’Oleg Blokhine, fraichement élu Ballon d’Or 1975, en tour de barrage (3-0 ; 2-2). Avec respectivement cinq et quatre buts marqués, Antonin Panenka et Zdeněk Nehoda annoncent la couleur au moment d’aborder la préparation du tournoi final. Une préparation qui mènera la Tchécoslovaquie à Paris où elle affronte la France de Michel Platini, première sélection et premier coup franc dans la lucarne. En arrachant le match nul (2-2) – non sans la complaisance de Raymond Domenech, déjà casse-cou(illes) à l’époque – la sélection tchécoslovaque sait que le chemin vers la victoire est encore long.

La phase finale de l’Euro fait la part belle aux poids lourds de l’époque : la RFA championne du monde et d’Europe en titre est là, les Pays-Bas de Johan Cruyff sont là et la Yougoslavie, toujours dangereuse, accueille la compétition. En demi-finale, à Zagreb, ce sont les finalistes malheureux du dernier Mondial qui se dressent devant les Tchécoslovaques. Contre toute attente, un grain de sable va enrayer la mécanique orange, ce football total en mouvement perpétuel si dévastateur : la tactique tchécoslovaque. En s’évertuant à couper les courses des joueurs néerlandais plutôt que de tenter de récupérer le ballon en profitant du déchet technique de leurs adversaires, les joueurs tchécoslovaques privent Cruyff et ses coéquipiers de solutions, ceux-ci restants prisonniers de leur philosophie de jeu. Cette bataille tactique et houleuse (trois expulsions dont celle de Johan Neeskens côté batave) se solde par la qualification de la Tchécoslovaquie au bout des prolongations (3-1, buts décisifs aux 114ème et 118ème minutes).

Aux tirs au but, toujours

En finale, à Belgrade, la bande à Panenka affronte l’épouvantail de la compétition, la RFA (victorieuse 4-2 après prolongations des hôtes yougoslaves). Face aux grognards de Beckenbauer, le défi s’annonce compliqué. Et pourtant, au bout de 25 minutes de jeu, les challengers jouissent d’un confortable avantage de deux buts grâce à Ján Švehlík et Karol Dobiaš. Les Allemands de l’Ouest arrachent les prolongations à la 89ème minute et ne cèderont qu’à la séance de tirs au but (2-2, 5 t.a.b à 3), ce qui reste à l’heure actuelle le seul échec allemand dans cet exercice (en tenant compte de la réunification). Passionnante et brillante, cette finale ne sacre pas un joueur ou un geste : elle fait triompher une équipe au sommet de son talent (6 joueurs tchécoslovaques termineront dans l’équipe-type du tournoi), une équipe qui ne pourra jamais terminer plus haut.

Au cours des éliminatoires de la Coupe du monde 1978, la Tchécoslovaquie se prend les pieds dans le tapis britannique, anéantissant toutes ses chances de qualification en allant se faire rétamer au Pays de Galles (3-0) et en Ecosse (3-1), vaincue par une équipe qui ira quand même battre les Pays-Bas lors de la phase finale, emmenée par le célèbre Kenny Dalglish.

Dans son groupe de qualification pour l’Euro 1980, la Tchécoslovaquie dispose de la France et conserve alors son statut de grand d’Europe. Le format de la compétition change (apparition de 4 équipes supplémentaires et de la phase de groupes) mais pas les adversaires. La Tchécoslovaquie doit se coltiner, en plus de la Grèce, une RFA et des Pays-Bas en phase de renouvellement de génération. Après une défaite initiale contre la RFA (0-1), les Tchécoslovaques corrigent la Grèce (3-1) mais n’arrivent pas à se défaire des Oranje (1-1) pour accéder à la finale. Panenka et ses partenaires accrocheront cependant leur place sur le podium en battant chez elle l’Italie. Aux tirs au but (1-1, 9 t.a.b à 8), évidemment.

*Si vous ne l’avez pas vu, je vous recommande The Damned United, un film retraçant les 44 jours passés par Brian Clough à la tête d’une équipe de Leeds dont l’identité fut façonnée par son ancien manager « Don Revie ».

Déjà paru
- Le temps de l’hégémonie soviétique (1960-1972)

A découvrir prochainement
- Le Dynamo de Russie (1988)
- R.Tchèque : génération dorée, jamais sacrée (1996-2004)

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