Il y a deux sortes d’entraîneurs. Ceux qui ont une idée de jeu fixe, et qui n’en dévieront pas, contre vents et marées, comme Guardiola. Et puis il y a ceux qui sont pragmatiques, qui modifient toujours leur plan de jeu selon l’adversaire. Oscar Tabarez est de ceux-là.

Un tacticien hors-pair

L’entraîneur uruguayen est avant tout un véritable tacticien, changeant toujours son équipe en fonction de l’opposition : à la Coupe du Monde 2010, où il a mené l’Uruguay en demi-finales, il a essayé cinq formations différentes en sept matchs. De même à la Copa América qu’il a remportée, jouant tantôt en 4-3-3, en 4-2-3-1, en 3-4-3, en 3-5-2…Ses seuls principes immuables sont : le travail, l’humilité, l’effort, le collectif. Avec ces principes et cette capacité tactique à changer son plan de jeu, Tabarez a mené une sélections aux abois à une 4e place de Coupe du Monde, et à la victoire en Amérique du Sud au dépens des favoris argentins et brésiliens.

Les premiers succès

Surnommé « El Maestro » ou « El Profesor » pour son passé d’enseignant, Tabarez a été footballeur professionnel dans les années 1970 au poste de défenseur. Comme beaucoup d’autres entraîneurs à succès, comme José Mourinho ou Guus Hiddink, sa carrière en tant que joueur n’est pas vraiment restée dans les annales. Son talent, Tabarez le démontre en tant qu’entraîneur, un métier qu’il a pris uniquement pour joindre les deux bouts. D’abord avec les jeunes du club uruguayen de Bella Vista, puis avec les -20 ans nationaux, avec qui il remporte les Jeux Panaméricains en 1983. En 1987, c’est une première consécration : il remporte la Copa Libertadores, l’équivalent sud-américain de notre Ligue des Champions, avec le Peñarol Montevideo. Il est appelé en 1988 à la tête de l’équipe nationale, la Celeste, avec qui il arrive en finale de la Copa América 1989 et amène jusqu’aux 8e de finale de la Coupe du Monde 1990. Il quitte le poste de sélectionneur la même année, et rejoint Boca Juniors, où il va glaner un titre de champion d’ouverture en 1992.

La traversée du désert

S’ensuit alors une longue période d’effacement, marquée par quelques « réussites » (une 9e place avec Cagliari en Série A – sa première expérience en Europe –, un maintien acquis de haute lutte avec le Real Oviedo en Espagne) mais surtout par les échecs, que ce soit au Peñarol, au Milan AC, à Cagliari de nouveau, et enfin au Velez Sarsfield et de nouveau Boca Juniors en Argentine. Ces échecs le conduisent en 2002 à se retirer de la vie footballistique. On se dit alors que c’en est fini d’Oscar Tabarez, qu’il n’a jamais su confirmer ses premiers succès.

Mais en 2006, la fédération de football uruguayenne le nomme de nouveau à la tête de l’équipe nationale. En effet, la Celeste semble en déclin terminal : elle a échoué en qualifications pour les Mondiaux de 1994 aux Etats-Unis, de 1998 en France, et de 2006 en Allemagne. En 2002, qualifiée pour le mondial asiatique, la Celeste ne passe pas le 1er tour, faisant surtout parler d’elle – en tous cas en France – pour son jeu brutal et parfois antisportif (ceux qui se souviennent du match Uruguay – France comprendront). Bref, il y a urgence pour cette ancienne grande nation du football ; pour l’AUF, le sauveur se nomme Oscar Tabarez.

La reconstruction

La première chose que fait Tabarez avec l’équipe est d’injecter du sang neuf. Exit les anciens tauliers, le capitaine Paolo Montero ou l’attaquant Zalayeta. Tabarez s’appuie sur de nouveaux joueurs prometteurs (Diego Godin, Jorge Fucile, Walter Gargano, Maxi Pereira) et certains joueurs plus expérimentés (Diego Perez, Diego Forlan, Alvaro Recoba, Sebastian Abreu). Le premier test est la Copa América 2007. Qui commence de la pire des manières pour la Celeste : l’équipe de Tabarez se fait corriger 3-0 par le Pérou. Elle ne passera le 1er tour qu’en tant que deuxième meilleur troisième. Mais pendant la phase à élimination directe, l’Uruguay élimine le Venezuela, pays hôte, de manière spectaculaire (4-1) avec un festival, déjà, de Diego Forlan. Contre le Brésil, futur vainqueur, en demis-finales, le sens tactique de Tabarez paye : les Brésiliens de Dunga sont tenus en échec 2-2, et ne passent qu’aux tirs aux buts. Le match pour la 3e place est cependant une déception, une défaite 3-1 contre le Mexique. Tabarez peut voir les progrès certains de son équipe…et l’immense travail qu’il lui reste à accomplir.

La campagne de qualifications pour la Coupe du Monde en Afrique du Sud n’est pas de tout repos. L’Uruguay accroche in extremis une place de barragiste (à un petit point devant l’Équateur !), après six victoires, six nuls et six défaites. Si certains matchs sont encourageants (des cartons 5-0 contre la Bolivie et 6-0 contre le Pérou), d’autres sont franchement inquiétants (une humiliante défaite 4-0 à domicile contre le Brésil). Néanmoins, le Costa Rica est écarté à l’issue des barrages. Tabarez a réussi son premier pari : amener la Celeste en Afrique du Sud.

Tout au long des qualifications, le recyclage de l’effectif commencé en 2006 continue. Lentement mais sûrement, Tabarez reconstruit l’équipe. Par rapport à la sélection de 2007, l’équipe nommée pour le Mondial comporte plusieurs changements importants : d’abord, la non-sélection d’Alvaro Recoba, joueur emblématique de la sélection, un exemple parmi tant d’autres. Puis, il y a l’arrivée de jeunes talentueux, et de moins jeunes explosant sur le tard : les défenseurs Martin Caceres et Mauricio Victorino, le latéral Alvaro Pereira, les milieux Nicolas Lodeiro, Ignacio Gonzalez, Sebastian Eguren ou Arevalo Rios et puis surtout, deux attaquants en pleine ascension : Luis Suarez et Edinson Cavani.

Avec eux, Tabarez a construit une équipe solide, organisée en 3-5-2. Les trois défenseurs centraux sont Lugano, Godin et soit le jeune Victorino, soit le vétéran Scotti. Sur les ailes, les latéraux Alvaro Pereira (de Porto) et Maxi Pereira (de Benfica) proposent des solutions offensives sans oublier les tâches défensives. Au milieu, Gargano ou Arévalo opèrent en sentinelle devant la défense, avec Diego Perez dans un rôle de mediano (un joueur avant tout défensif mais qui n’hésite pas à faire des courses offensives si nécessaire), le tout complété de la créativité d’Ignacio Gonzalez. Devant, le choix semble évident : Forlan associé à Suarez.

Huit formations différentes en quinze matchs de compétition !

C’est dans ce registre que l’Uruguay rencontre la France à la Coupe du Monde. Mais la tactique de Suarez n’est pas vraiment adaptée, et l’Uruguay subit plutôt le match, les déboires footballistiques des Bleus aidant à garder le match nul. Comprenant alors que l’équipe a besoin de changement, Tabarez bazarde son 3-5-2 pour un 4-3-3 assez défensif contre l’Afrique du Sud. Cette fois, Cavani est titulaire, et occupe le côté droit, avec Suarez à gauche et Forlan au centre, dans un rôle atypique pour lui de neuf et demi, entre avant-centre et milieu offensif. Le milieu, plus travailleur qu’artistique, est composé de Diego Perez, Arevalo et A. Pereira, la défense à quatre de Maxi Pereira, Lugano, Godin et Fucile. C’est un succès tactique : la Celeste bat les hôtes 3-0 avec une réelle démonstration de Forlan. Vient alors le troisième match contre le Mexique, où Tabarez ajuste sa formation : notant que les montées de Salcido et Rafael Marquez ont été l’élément-clé dans la victoire d’El Tri contre la France, il cale Cavani sur l’aile droite, et convertit Forlan en 10 pour occuper Rafael Marquez. Encore une fois, c’est une superbe idée tactique : la belle machine mexicaine est enrayée et l’Uruguay contrôle le match, se qualifiant et terminant premier du groupe. Tabarez revient au 4-3-3 pour affronter la Corée du Sud en 8e de finale, (victoire 2-1), passe à un 4-4-2 inédit contre le Ghana avec Suarez et Forlan dans l’axe, Cavani et Alvaro Fernandez sur les côtés (qu’il modifiera en cours de match), et un 4-3-1-2 contre les Pays-Bas (défaite in extremis 3-2). L’Uruguay termine 4e de la Coupe du Monde, alors que les cadors sud-américains comme l’Argentine ou le Brésil sont stoppés en quarts de finale. On vante l’esprit combatif de la Celeste, la fameuse « garra charrua », que Tabarez a su utiliser avec un fin sens tactique.

Confirmé à son poste, il intègre encore de nouveaux jeunes à l’équipe uruguayenne, comme Abel Hernandez, rappelle l’ailier de Porto Cristian Rodriguez. Mais la nouveauté la plus importante est sans doute celle du défenseur du Nacional Montevideo Sebastian Coates, aussi bien capable d’être un stoppeur autoritaire qu’un libéro élégant, il va permettre à Tabarez d’envisager toujours plus de nouveaux schémas tactiques. Au premier match de la Copa America, un 4-3-3 est aligné, avec Victorino, Cacéres et Lodeiro titulaires. Résultat : un nul contre le Pérou. Au deuxième match, contre le Chili, Tabarez chamboule tout : il joue un 3-4-3, avec une défense Coates (qui fait un match excellent), Lugano, Cacéres. L’Uruguay réussit à bien contenir les offensives chiliennes, mais n’obtient que le match nul. Au troisième match, contre le Mexique, il change de nouveau pour un 4-2-3-1, avec Arevalo et Perez à la récupération, Cristian Rodriguez et A. Gonzalez sur les ailes, Forlan en soutien de Suarez. Ca marche : l’Uruguay surdomine et l’emporte 1-0. Tabarez aligne la même équipe contre l’Argentine, à quelques changements près (Victorino pour Coates, A. Pereira pour Rodriguez et Cacéres pour A. Pereira). Là encore, l’Uruguay, même réduit à 10 après l’expulsion de Diego Perez, n’est jamais vraiment inquiété par l’Argentine, et passe aux tirs aux buts. En demis-finales contre le Pérou, rebelote, un nouveau 3-5-2 qui marche parfaitement, et le Pérou est écarté 2-0. Enfin, en finale contre le Paraguay, Tabarez réutilise le 4-2-3-1 et l’Albirroja est vaincue 3-0. C’est un triomphe pour Tabarez et pour l’Uruguay, le premier titre pour ce petit pays (à peine 3 millions et demi d’habitants…) depuis 1995.

L’avenir seul dira jusqu’où ira la Celeste d’Oscar Tabarez : certes, les Forlan et Lugano se font vieux, mais une nouvelle génération talentueuse se lève pour prendre le relais. Une seule chose est certaine chez l’imprévisible Tabarez : le natif de Montevideo fera comme il a toujours fait, s’adaptant à l’adversaire, n’ayant pas peur du changement et de l’audace tactique, et avant tout, inculquant à ses joueurs le sens du travail, de la ténacité et du sacrifice.

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