Si vous étiez attentifs sur les réseaux ces deux dernières semaines, peut-être avez-vous remarqué le projet Gol! #Ukraine2012, que ce soit sur un hashtag ou bien sur un statut Facebook. Si non, hé bien vous tombez à pic. Stéphane Siohan, de mèche avec Matthieu Sartre, est à l’initiative de cette aventure et a, malgré son emploi du temps vampirisé par sa salle de montage vidéo, accepté de répondre à nos questions. Immersion en Europe de l’Est.
Gol! #Ukraine2012, un nom qui sent déjà l’Euro de cet été. Une brève présentation ?
Je suis journaliste indépendant, en presse écrite et de plus en plus en web-journalisme, depuis une dizaine d’années, et je partage mon temps entre Paris, la Bretagne, ma région d’origine, et l’étranger en reportage. Mon associé sur ce projet, Matthieu Sartre, est lui photographe et vidéaste, et il est basé à Toulouse. Nous sommes amis de longue date et travaillons en équipe rédacteur-photographe depuis 2008. Alors en ce qui concerne le foot, paradoxalement ce n’est pas le moteur du projet Gol! #Ukraine2012 ! Moi j’aime beaucoup le foot, sans être non plus complètement accro. Tout petit j’ai pas mal trainé dans les tribunes du Stade Brestois, mon club de cœur ! Et même si j’ai pas trop une mentalité de supporter, le foot ça me parle. Par contre, Matthieu, mon collègue, y connait quasiment rien ! Lui, il vient des Landes et il a plus une culture rugby.
Pas que du foot… Alors à quoi va ressembler le documentaire ?
On a écrit à quatre mains ce web-documentaire, qui parle un peu de foot et beaucoup d’Ukraine. C’est un projet multimédia, dont le cœur est une série d’une quinzaine de petits films, tous consacrés à une histoire, une personne, une rencontre, un problème de société, un portrait, etc. On a accumulé 15 histoires fortes, certaines sont complètement foot, d’autres n’ont qu’une connexion très limitée au football. Mais au fil de ces histoires, qui transpirent le ballon rond, on veut faire un portrait de l’Ukraine, un pays à la fois très proche et éloigné de nous. Par ailleurs, ce web-documentaire aura deux présentateurs, Oleg et Katya, deux jeunes Ukrainiens d’environ 25 ans, qui vont aussi donner une présence très forte de notre projet sur les réseaux sociaux, et notamment Facebook, avec des contenus filmés spécifiques exclusifs. Le web-doc sera diffusé sur le site internet du Monde quelques temps avant l’Euro 2012, avec un partenariat avec le magazine So Foot.
On a accumulé 15 histoires fortes, certaines sont complètement foot, d’autres n’ont qu’une connexion très limitée au football.
Qu’est ce qui vous a motivé pour partir à l’aventure d’un pays très peu médiatique ?
Au début de ma carrière, j’ai habité deux ans à Bucarest, la capitale de la Roumanie. Depuis, j’ai beaucoup voyagé en Europe de l’Est : en Hongrie, en Bulgarie, en Moldavie, en Pologne, en Serbie, en Russie, etc. Et maintenant en Ukraine. Avec Matthieu, nous avons également couvert la Géorgie en reportage. Plein de fois, le football a été pour moi un formidable vecteur de communication avec des gens dont je ne parlais pas la langue, et un excellent moyen de comprendre les sociétés dans lesquelles je me retrouvais plongé.
Quand j’ai débarqué en Roumanie, avant d’apprendre le roumain, il m’est arrivé de disserter sur le niveau de la Ligue 1 avec des inconnus dans un train de nuit ! A mon arrivée à Bucarest, ne connaissant personne, j’ai été plusieurs fois voir des matches, tantôt du Dinamo, tantôt du Rapid… Et là, j’ai découvert dans les tribunes des ambiances de foot que je ne connaissais pas : un foot de l’Est beaucoup plus populaire, plus déglingué, plus trash et plus rock’n roll sur plusieurs aspects. Très loin du foot policé tel qu’il se pratique désormais chez nous. Aller voir des matches du Rapid Bucarest par -10 degrés, ça m’a appris énormément de trucs sur la société roumaine et la manière dont les pays de l’Est fonctionnent 20 ans après la chute du système communiste. J’ai encore le souvenir d’avoir assisté en plein hiver à un Levski Sofia-FC Barcelone en Ligue des Champions. Voir jouer Ronaldinho à Sofia, c’est autre chose qu’au Nou Camp !
Autrement dit, le football n’est que la toile du fond du web-doc…
Justement, pour nous l’Euro 2012 n’est qu’un prétexte. Nous ne réalisons pas un documentaire sur la compétition comme événement en tant que tel, mais sur l’Ukraine du ballon rond et pas seulement. On s’est rendu compte il y a un an et demi que l’Euro 2012 serait la toute première grande compétition sportive majeure dans l’Est depuis les JO de Moscou en 1980, et Sarajevo en 1984. C’est donc un événement à la portée symbolique très forte pour la Pologne et l’Ukraine. Mais la compétition en tant que tel ne nous intéresse pas, si ce n’est devant notre télé en juin prochain. Nous on préfère aller derrière l’événement pour explorer le pays, à l’heure de son premier grand événement, après seulement 20 ans d’indépendance.
Votre couverture et votre vision de l’évènement sont plus larges que celles de la plupart des médias, on comprend pourquoi So Foot vous soutient. Mais pourquoi ne pas avoir également choisi la Pologne ?
Pour donner une cohérence d’ensemble à notre projet, raconter une histoire, il a fallu faire un choix entre les pays, d’autant que ça permettait de se détacher de la compétition. Assez vite, l’Ukraine s’est imposée dans notre tête. Pour plusieurs raisons : le foot ukrainien est un football émergeant, avec la figure du Shakhtar Donetsk. Il y a une vraie tradition historique de ce sport qui a traversé les décennies soviétiques. Le Dynamo de Kiev, fondé en 1927, a été le grand club d’URSS avec le Spartak Moscou, et était en terme de style de jeu une sorte d’Ajax de l’Est, qui a fourni des bataillons de grands joueur.
Mais plus que le football, c’est faire un portrait de l’Ukraine et des Ukrainiens qui nous intéressait : car c’est un grand pays, complètement européen de culture, mais qui est à l’extérieur de l’Union européenne, tout en faisant partie de l’UEFA. C’est cette dimension de pays-frontière, pays-charnière que nous avons voulu interroger. Et pour plaire aux amateurs comme aux professionnels de football, on va aussi parler société, histoire, politique, économie, culture, musique, rock, à travers des portraits et des rencontres à faites en sillonnant le pays. Ça va être un web-documentaire vraiment décalé et marrant.
J’ai découvert dans les tribunes des ambiances de foot que je ne connaissais pas : un foot de l’Est beaucoup plus populaire, plus déglingué, plus trash et plus rock’n roll sur plusieurs aspects.
Les teasers en ont tout l’air et donnent l’eau à la bouche. Depuis combien de temps planchez-vous sur Gol! Ukraine et combien en faudra-t-il encore ?
Cela fait un an que Matthieu et moi sommes investis sur le projet. En ce qui me concerne, j’en suis à cinq voyages en 2011 en Ukraine, trois séjours de repérages, d’enquête, de reportage, pour baliser notre projet, et avec Matthieu deux tournages de une et deux semaines, en juillet et en octobre. Ces deux tournages ont permis de filmer des teasers et également quelques uns des films documentaires. Début 2012, nous allons retourner en Ukraine trois fois pour tourner. Comme notre documentaire se passe dans plusieurs endroits d’Ukraine, de Kiev à Donetsk, de Lviv à Dniepropetrovsk, c’est assez lourd logistiquement. Il va y avoir du boulot jusqu’au mois de mai, date de la sortie du projet.
Et financièrement, comment ça se passe ?
Très clairement c’est une prise de risque forte, car produire un doc sur le web coûte cher, mais on a quand même souhaité tenter l’aventure en tant que reporters indépendants. Le web-documentaire est un grand laboratoire des pratiques futures du journalisme et du documentaire sur le web, mais comme internet fonctionne majoritairement sur le principe de la gratuité de l’accès à l’information, il y a encore très peu d’argent consacré pour ce genre de productions, qui coûtent assez cher. Il faut donc être astucieux et innovant.
Nous, les auteurs, avons fait de gros efforts au départ pour lancer la machine. On a de la chance de bosser main dans la main avec une chouette société de production spécialisée dans le web-doc, qui nous soutient beaucoup et nous aide à aborder les aspects matériels et financiers de Gol! #Ukraine2012. L’équipe du Monde.fr s’est aussi fortement investie en amont du projet et tous ensemble, avec notre diffuseur, on essaie de trouver des modalités de financement innovantes pour ce projet. Enfin, et c’est pas anodin, nous avons lancé une opération de crowdfunding, financement participatif en français, sur le site KissKissBankBank : c’est un dispositif innovant qui permet aux internautes de financer des projets créatifs à partir de 1 euro contre des rétributions. C’est un chouette moyen de nous aider, et nous on implique également les internautes à notre aventure.
En plus de devoir surmonter le problème de l’argent, quels autres soucis avez-vous rencontrés ?
Le principal souci, c’est que l’Ukraine c’est un grand pays, où les transports sont très lents ! Or, on souhaite tourner à Kiev, mais aussi à Lviv (Ouest) et à Donetsk (Est), et même ailleurs. Il y a parfois donc des petits soucis logistiques en tournage. Par ailleurs, mon autre handicap est que je ne parle que très très peu russe, juste ce qu’il faut pour ne pas être paumé ! Donc la communication est parfois un peu difficile sans notre super traducteur, car les Ukrainiens parlent peu des langues étrangères, sauf dans les villes. Mais finalement c’est comme en France !
Dernière anecdote, on s’est mis pendant quelques mois sur la trace d’Andriy Shevchenko, Ballon d’or 2004 quand même. Je l’ai côtoyé à une ou deux reprises, j’ai même réussi à récupérer son numéro de portable, mais arrivé à un certain niveau de football-business, les footballeurs deviennent des objets inaccessibles et un peu déconnectés du monde réel. On a lâché l’affaire pour qu’il réponde au téléphone, mais par contre, on a réussi à récupérer auprès de son entourage 3 maillots qu’il a dédicacés et qu’on met aux enchères sur notre page KissKissBankBank.
Le web-documentaire est un grand laboratoire des pratiques futures du journalisme et du documentaire sur le web.
Revenons un moment sur le football. Y-a-t-il une réelle ferveur derrière l’équipe nationale ou l’organisation de l’Euro est le cache-misère d’un championnat faible ?
Le football est vraiment populaire en Ukraine, et il y a une vraie culture foot héritée de l’URSS. Depuis un an, j’ai pu assister à plusieurs matches, dans les tribunes du Dynamo Kiv par exemple, ou à la télé. Je ne dirai pas que le championnat ukrainien est un championnat faible, c’est un football émergent. Très franchement, je ne souhaiterai pas au PSG de tomber en Europa League sur le Shakhtar Donetsk, ça joue vraiment très bien, et d’ailleurs le Shakhtar a remporté la dernière coupe de l’UEFA en 2009. Le Dynamo de Kiev a un peu baissé de pied depuis quelques années, mais pour les avoir vu à plusieurs reprises, ça joue bien, propre, et de manière très élégante. Et puis Shevchenko, même s’il ne joue plus que des bouts de match, c’est juste la grande classe et il peut être décisif en match.
Après, je pourrais parler du Metalist Kharkiv qui a mis quand même un 4-0 au FC Sochaux au Stade Bonal en tour préliminaire de la Ligue Europa. Donc ça va, ça joue ! Mais c’est vrai que depuis l’arrivée de milliardaires à la tête du Dynamo de Kiev, du Shakhtar ou du Metalist, il y a un football à deux vitesses. Du coup, les oligarques ukrainiens ont injecté de l’argent dans le championnat ukrainien, qui est devenu une sorte de réservoir à joueurs sud-américains, en acclimatation avant de rejoindre un grand club d’Europe de l’ouest. Quant à la ferveur, je n’ai pas encore vu de match de l’équipe nationale ukrainienne, mais j’ai été impressionné par la ferveur qui règne autour des clubs. C’est un vrai foot populaire, avec des tribunes très chaleureuses, même en plein hiver.
Comment décririez-vous l’équipe d’Ukraine, tête de série dans la poule des Bleus ?
C’est assez difficile à dire. Derrière les figures tutélaires comme Tymoschuk ou Shevchenko, on a du mal à identifier des grands joueurs pouvant tirer l’équipe vers le haut. A la rigueur Artem Milevskiy, l’attaquant du Dynamo de Kiev, qui parait-il serait suivi par Marseille, Bordeaux et Lille… Le football de clubs ukrainien est certes en plein essor, mais c’est un foot métissé d’influences de l’extérieur, où le grand entraîneur du moment, Lucescu, est roumain, et où pas mal d’équipes sont aussi sud-américaines qu’ukrainiennes. C’est donc difficile à dire si les progrès des clubs locaux vont se répercuter sur l’équipe nationale. Cela dit, l’Euro 2012 va être un vrai motif de fierté pour les Ukrainiens, si tout se passe bien dans l’organisation, et il est fort possible que l’équipe d’Ukraine veuille montrer qu’elle est bien au rendez-vous. Ce ne sera donc pas un match facile pour l’équipe de France, même si cette dernière a quand même plus de talents.
Finalement, avez-vous d’autres projets en incubation ?
Pour le moment, d’abord terminer le web-documentaire Gol! Puis se reposer, car ce n’est pas de tout repos ! Mais ensuite oui, on aimerait bien capitaliser sur les bonnes recettes de Gol en matière de film, de narrations, de documentaire, afin de faire d’autres documentaires ou reportages multimédia, sur des sujets différents.
> Si vous souhaitez vous aussi briller en société et aider deux journalistes indépendants à concrétiser leur projet, n’hésitez pas à donner et vous rendre sur KissKissBankBank. A ce titre, les rédacteurs de La Madjer soutiennent le projet Gol! #Ukraine2012 et font don de 50€. Par générosité ? Non, par jalousie… Mais aussi parce que Stéphane et Matthieu abordent des sujets gravitant autour du football qui nous sont chers, et c’est avec cette dimension socialo-historique que ce sport devrait être perçu. Nous adressons aux deux journalistes tous nos encouragements et nous espérons que le projet portera ses fruits. Vous pouvez également suivre le projet sur Twitter via @Gol_Ukraine


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