«Oba, oba, oba, mas que nada». Pendant un mois, cet air de samba a accompagné compilations de buts et meilleurs moments des matchs du Mondial brésilien sur toutes les chaînes de télévision. Pourtant, peu savent que, dernière ce morceau se cache Jorge Duilio Lima Meneses, dit Jorge Ben Jor, l’un des plus grands chanteurs du Brésil. Felipe Saad dit d’ailleurs de lui qu’il « a inspiré beaucoup des musiciens brésiliens actuels ». Quand on sait que le défenseur de Caen est un mélomane qui a déclaré à So Foot ne jamais écouter la Sexion d’Assaut, on a envie de le croire. En plus de 50 ans de carrière, Jorge Ben a sorti 17 albums, a vu ses chansons être reprises par les Black Eyed Peas et Nicoletta entre autres mais n’a jamais cessé de chanter le football. Et surtout le Flamengo. Son club de toujours, son amour. Focus sur un homme qui a su combiner ses deux passions : la musique et le ballon rond.
«Je suis Brésilien et mon équipe est le Flamengo.» Quand il se présente, Jorge Ben ne donne ni âge, ni son lieu de naissance, il se contente d’appuyer sur son appartenance au Mengão. Jorge Ben va même jusqu’à mettre de côté ce qui le fait vivre depuis plus de 50 ans : la musique. Depuis son premier album en 1963, le natif de Rio de Janeiro n’a cessé de révolutionner la musique brésilienne. Et a toujours évoqué le football dans ses chansons. Il faut dire qu’il est tombé dans la marmite quand il était tout petit. Bien avant d’apprendre le latin en lisant du Saint-Thomas D’Aquin, Jorge Ben baignait dans le ballon rond. Grâce à son père. «J’habitais à côté, on allait à pied au Maracanã. C’était une belle époque, j’étais encore gamin, mon père me donnait quelques pièces. C’était la totale, on y allait tout beau, en sandales et en short. Et là on sautait sur les chaises, comme j’étais mignon, personne ne disait rien. […] Mon père était un grand docker. Il avait un camion Ford et sa grande fierté était de nous amener le dimanche au football ou en pique-nique» se remémorait-il dans une interview pour Revista Trip. C’est donc tout naturellement qu’il va se mettre à jouer dès le plus jeune âge. A Flamengo bien sûr.
Mais Jorge Ben n’est pas assez bon pour aller plus haut. L’adolescence, c’est, au Brésil, le moment de ramener de l’argent au domicile familial. Ce que le football ne lui permet pas. «Le football, c’était super mais il fallait que je travaille, que j’étudie et que je paie les factures. Là, je ne gagnais rien, ce n’était pas rémunéré.» Jorge Ben se tourne alors vers son autre passion, la musique. Presque à contre-cœur. «La musique, c’était quelque chose que je ne voulais pas. Ça ne plaisait pas à mon père, ni à ma mère. A cette époque, le musicien était considéré comme un marginal. Il n’était pas respecté. Je travaillais un peu comme employé, entre 10h et 16h.»
Mais pas question de lâcher le football pour autant. 50 ans de carrière et tout autant de références au ballon rond dans ses titres. C’est au rythme de la samba que Jorge Ben Jor fera référence au futebol. Jusqu’à dédier certaines de ses chansons à ses idoles. Flamenguistas bien sûr.
Fio Maravilha, d’anonyme à célébrité grâce à Jorge Ben
C’est l’histoire d’un mec qui avait les dents encore plus avancées que Ronaldinho. Fio Maravilha était un footballeur comme il en existait des centaines de milliers au Brésil. A une différence près, son plus grand fan a pour nom Jorge Ben.
João Batista de Sales naît le 19 janvier 1945 à Conselheiro Pena. Comme la plupart des Brésiliens, João se tourne vers le ballon rond. 15 ans plus tard, son frère, Germano, qui va alors quitter le Fla pour le Milan AC, l’emmène à Flamengo. C’est là-bas qu’il va être surnommé pour la première fois. João Batista de Sales devient Fio Vampiro. “Fio” à cause de sa mère, qui, sur le bord du terrain rabâche inlassablement des “Vai, meu fio” (“Allez, mon fils” en français). “Vampiro” à cause de sa dentition avancée qui laboure les pelouses. Il ne deviendra Fio Maravilha que bien plus tard. Avant, il aura le temps de se faire une réputation. Dès 1969, il fait partie intégrante de l’effectif du Mais querido do Brasil comme attaquant de pointe ou comme ailier, droit ou gauche. Fio a beau être moche et dégingandé, il virevolte sur les terrains. Ses qualités de buteur, de dribbleur et sa volonté en font l’un des chouchous de Gávea. D’autant plus qu’il marque des buts importants. En 1970 contre Vasco de Gama, il inscrit deux buts décisifs. Rebelote quelques semaines plus tard contre l’ennemi juré de Fluminense où il égalise et permet à Flamengo de remporter la Coupe de Guanabara. Cette saison-là, il enquillera 21 buts. Le meilleur total de sa carrière.
Mais cela ne suffit pas. En 1972, Fio Vampiro est en fin de contrat. Pour continuer l’aventure à Gávea, il doit encore prouver ses qualités. Sa dernière chance a lieu le 15 janvier, à quelques jours de ses 27 ans, lors d’un match contre Benfica (les vrais, les Portugais) au Tournoi d’été de Rio. L’entraîneur de l’époque se nomme Zagallo. Et force est de constater que le futur sélectionneur du Brésil ne compte pas sur Fio Vampiro. Pour cette rencontre, il le laisse sur le banc des remplaçants. João Batista n’est alors rien d’autre qu’un coiffeur, alors qu’il aurait besoin d’un dentiste. Son entrée en jeu, le numéro 14 sur le dos, va changer le cours de sa carrière et le faire devenir une star planétaire. A la 78ème minute, après que les supporters rouge et noir aient réclamé son entrée, Fio marque un but venu d’ailleurs au Maracanã. Un accélération, un dribble qui met deux adversaires dans le vent, une passe, un tour de passe-passe devant le gardien et l’attaquant aux grandes ratiches n’a plus qu’à pousser le ballon au fond des filets. Fio Vampiro vient de se transformer en Fio Maravilha. Car Jorge Ben assiste à la rencontre. Il tombe encore plus amoureux du joueur qu’il ne l’était auparavant. Ce soir-là, il décide d’écrire une chanson à sa gloire. Son titre : Fio Maravilha. Les paroles?
« Tabelou, driblou dois zagueiros (Il a déposé pis dribblé deux défenseurs)
Deu um toque driblou o goleiro (Il a éliminé le gardien en une touche de balle)
Só não entrou com bola e tudo (Il n’est pas entré dans les cages avec le ballon)
Porque teve humildade em gol (Car il est humble en marquant)
Foi um gol de classe onde ele mostrou. (C’est un but de grande classe qu’il a marqué)
Sua malícia e sua raça (La malice fait partie de lui)
Foi um gol de anjo um verdadeiro gol de placa (C’était un but d’ange, un bien joli but)
Que a galera agradecida assim cantava. (Que le public a célébré comme il se devait)”
Dans une interview, Jorge Ben s’explique sur sa passion pour le joueur « J’ai toujours admiré le style de Fio. Quand il marquait un but, j’imaginais un Maracanã exultant criant ‘Fio Maravilha, nous t’aimons”.
Cet hymne à João Batista sortira la même année dans l’album “Ben”, devenant un véritable tube. Qui ne plaît pas à tout le monde. Surtout pas au principal intéressé. Ainsi, Fio Maravilha intente un procès à Jorge Ben pour des raisons de droit d’auteur. L’artiste est obligé de rebaptiser sa chanson. Fio Maravilha devient Filho Maravilha. Des merveilles justement, Fio en fera-t-il? Plus à Flamengo. Bien qu’il ait montré tout son talent contre Benfica, Zagallo ne lui laisse pas sa chance la saison suivante. Résultat, un départ inéluctable en 1973 avec un bilan plus qu’honorable : 281 matchs, 77 buts selon certains, 288 matchs, 79 buts selon d’autres. Toujours est-il qu’il ne connaîtra plus jamais un tel rayonnement ailleurs. Fio Maravilha enchaînera les clubs Paysandu, Ceub-DF, Desportiva-ES et São Cristovão-RJ. Jusqu’à aller sucer le sang des défenseurs aux Etats-Unis. En 1981, il exporte sa dentition aux New-York Eagles, puis au Monte Belo Panthers et au San Francisco Mercury où il finira sa carrière en 1985. Dans l’indifférence générale.
Ce n’est qu’en 2007 qu’on entendra parler de lui à nouveau. Des journalistes retrouvent alors sa trace. Fio Maravilha est livreur de pizza à San Francisco. Fio Margherita. Avec des chicos refais à neuf, c’est tout sourire qu’il fait marche arrière et qu’il autorise de nouveau Jorge Ben à appeler sa chanson Fio Maravilha. Jorge Ben peut sourire. Fio Maravilha aussi.
Hymnes à Zico et Pelé
En 1976, dans son album « Africa Brasil », c’est une idole universelle qu’il célèbre, Zico. Camisa 10 de Gávea fait la part belle à Arthur Antunes Coimbra. Si sa carrière est plus connue que celle de Fio Maravilha, l’histoire d’amour entre Jorge Ben et Zico n’en n’est pas moins belle. Quand Zico débarque comme professionnel à Flamengo en 1971, Ben est déjà un artiste confirmé mais pas un supporteur blasé. En 12 saisons, Zico rayonne, enfile les buts et fait se lever la foule du Maracanã. De 71 à 76, Zico permet au Mengão de remporter deux championnats de Rio. Assez pour que Jorge Ben lui écrive une chanson et ne lui déclare sa flamme . « Zico était un grand joueur. Son football était irréel. Il était un tireur de coup-franc très distingué.”
Dans le style ultra-descriptif de Ben, les paroles de Camisa 10 de Gavea retranscrivent parfaitement cette passion pour le Galinho do Quintino.
É falta na entrada da área (Faute à l’entrée de la surface)
Adivinha quem vai bater (Devinez qui va tirer)
É o camisa 10 da Gávea (C’est le numéro 10 de Gávea)
É o camisa 10 da Gávea (C’est le numéro 10 de Gávea)
Ele tem uma dinâmica física rica rítmica (Il a une dynamique physique rythmique riche)
Seus reflexos lúcidos (Ses décisions lucides)
Lançamentos dribles desconcertantes (Il fait des dribbles déconcertants)
Chutes maliciosos são como flashes eletrizantes. (Ses frappes malicieuses sont comme des flashs électrisants)”
Il en sera de même 28 ans plus tard lorsque sort O nome do Rei é Pelé. Car Jorge Ben n’a pas seulement le cœur rouge et noir, il est également auriverde. Et quand il s’agit de commémorer le Roi Pelé, il ne se fait pas prier.
« Pelé de todos os tempos (Pelé de tous les temps)
Incomparável Pelé, Pelé (Incomparable Pelé, Pelé)
Pelé da arte e da magia (Pelé, de l’art et de la magie)
Com a bola nos pés, Pelé (Avec la balle aux pieds, Pelé)
O nome do Rei Pelé, o nome do Rei Pelé » (Le Roi s’appelle Pelé, le Roi s’appelle Pelé)
« Je suis du Flamengo et j’ai une fille noire qui s’appelle Tereza »
Comme vu précédemment, son histoire avec le Flamengo remonte à très loin. Celui qui a commencé à jouer au football sur le petit terrain à côté de celui du Fla a puisé son inspiration au Maracanã. « Le Maracanã, c’est un vrai spectacle. Tu prends l’ascenseur et quand tu ouvres la porte, mon gars, c’est toujours un spectacle, il y a toujours ce « aaaaah ». Et quand le ciel est bleu clair, le dimanche après-midi… Tout est né là, le dimanche après-midi : « Fio maravilha », « País tropical », « Camisa 10 da Gávea »… C’est là que j’ai eu l’idée, j’ai tout vu. » s’enthousiasme-t-il. Si bien qu’il ne peut pas s’éloigner de l’antre carioca très longtemps. Lorsqu’on lui propose d’aller vivre à Los Angeles pendant 3 à 5 ans pour y donner une série de concert, il refuse catégoriquement. « Comme je ne pouvais pas aller voir jouer le Flamengo toute les semaines, j’ai refusé. » Faisant une croix sur les 600 000 dollars qui l’attendait.
Peu importe, quand il chante, Jorge Ben célèbre le futebol, mais surtout le Flamengo. Ainsi, dans son tube interplanétaire Pais Tropical, on retrouve des paroles du genre :
“Moro num país tropical, abençoado por Deus (Je vis dans un pays tropical, béni par les Dieux)
E bonito por natureza, mas que beleza (Il est beau de nature, mais la beauté)
Em fevereiro (em fevereiro) (Au mois de février)
Tem carnaval (tem carnaval) (Il y a le carnaval)
Tenho um fusca e um violão (J’ai une coccinelle et une guitare)
Sou Flamengo e tenho uma nêga chamada Tereza (Je suis du Flamengo et j’ai une fille noire qui s’appelle Tereza) »
Pareil dans Cuidado com o Bulldog.
« Bem feito, não vai poder ir no Maracanã (Bien fait, tu ne pourras pas aller au Maracanã)
Não vai poder sentar naquela arquibancada (Tu ne vas pas pouvoir t’asseoir dans cette tribune)
Dura, áspera e quente (Rugueuse et bouillante)
Só vai poder ficar de pé (Donc tu ne pourras que rester debout)
Só se for na geral (Si seulement c’était possible)
Mas como você é orgulhoso vai pegar mal (Mais comme tu es fier tu vas mal le prendre)
E ainda mais se o seu time perder (Et encore si ton équipe perd)
Como é que fica, como é que vai ficar? (Comment vas-tu te sentir, comment vas-tu te sentir?) »
Alors que le but initial du natif de Rio de Janeiro est de dépeindre la société brésilienne, les paroles dérivent vite vers le ballon rond. Mais forcément, qui dit Brésil dit football. Le meilleur exemple est à trouver du côté de la chanson Meus Filhos, Meu Tesoro sortie en 1976 où l’on peut entendre « Arthur Miró / Diga lá, menino (Dis-lui, petit garçon) / O que é que você quer ser quando crescer? (Qu’est-ce que tu veux faire quand tu seras grand?) / Eu quero ser jogador de futebol (Je veux être joueur de football) / Jogador de futebol (Joueur de football) ». Quelques fois, Jorge Ben fait même passer le football avant tout. La chanson entière est alors consacrée à une action spécifique du foot. C’est le cas dans Zagueiro (qui signifie ‘Défenseur’) et dans Cadê o Pênalti (‘Où est le pénalty’). Dans cette dernière, Jorge Ben fait comme les joueurs du PSG, il s’insurge d’un pénalty non-sifflé, décrivant une ville « triste, qui pleure et crie, pénalty, pénalty, pénalty, où est le pénalty? » Un langage propre à un supporteur de football transposée dans une chanson? Une première.
Ni président ni joueur, juste chanteur
L’amour d’un club est plus fort que tout. Mais il peut également laisser quelques regrets. Jorge Ben Jor n’aura jamais réussi à réaliser ses rêves. Etre un joueur professionnel au Flamengo – il s’arrêtera en jeunes – et devenir président du club – il se contentera d’acheter des titres pour faire partie du conseil. Alors il se rattrape comme il peut. En chantant. Encore et toujours.
Cette fois-ci, ses idoles rubro-negro et auriverde passent à la trappe. Si Hélène Segara chante Joe Dassin, Jorge Ben chante lui Flamengo. Ainsi, lorsque l’on demande à Wlysses Chimendes, fan absolu du Flamengo ce qu’il pense de Jorge Ben, son premier réflexe est d’entonner Aquele abraço, une déclaration d’amour du chanteur pour le club qui donne ça :
« Alô, alô, Realengo Aquele Abraço! (Salut, salut Realengo, quel baiser!)
Alô torcida do Flamengo Aquele abraço (Salut supporters du Flamengo quel baiser!)
Chacrinha continua Balançando a pança E buzinando a moça E comandando a massa (Chacrinha n’arrête pas de balancer son ventre en klaxonnant les jeunes filles et guidant les gens). »
Mais la fierté de Jorge Ben est ailleurs. Et pour cause, c’est lui qui chante l’hymne du CF Flamengo, Hino do Flamengo. Les rares fois où Ben est absent des tribunes du Maracanã (seulement lorsqu’il est sur scène en même temps qu’un match et qu’il ne peut pas déplacer son concert), une part de lui est toutefois présente. Chaque semaine, les 90 000 torcedores reprennent en cœur cet hymne :
“Uma vez Flamengo (Flamengo une fois)
Sempre Flamengo (Flamengo pour toujours)
Flamengo sempre eu hei de ser (Je serai toujours du Flamengo)
É meu maior prazer vê-lo brilhar (Mon plus grand plaisir est de vous voir briller)
Seja na terra, seja no mar (Que ce soit sur terre, que ce soit sur mer)
Vencer, vencer, vencer! (Vaincre, vaincre, vaincre!)
Uma vez Flamengo (Flamengo une fois)
Flamengo até morrer! (Flamengo jusqu’à la mort)
Na regata, ele me mata (Dans la régate, elle me tue)
Me maltrata, me arrebata (me maltraite et m’enivre)
Que emoção no coração! (Quelle émotion dans le coeur!)
Consagrado no gramado (Consacrée à la pelouse)
Sempre amado (Toujours aimé)
O mais cotado nos Fla-Flus é o ‘ai, Jesus!’ (Le chant le plus côté des Fla-Flu est le ‘Ah Jesus’)
Eu teria um desgosto profundo (J’aurais un dégoût profond)
Se faltasse o Flamengo no mundo (S’il manquait le Flamengo dans ce monde)
Ele vibra, ele é fibra (Il vibre, il est la fibre)
Muita libra já pesou (Très libre, il pesait déjà)
Flamengo até morrer eu sou » (Je suis du Flamengo jusqu’à la mort) »
« Mais pour être un bon défenseur, il ne faut pas être trop sentimental » Paroles de Zagueiro de Jorge Ben
Visiblement pas suffisant pour encourager le Fla qui n’a pas remporté le championnat brésilien depuis 2009. Jorge Ben comptait se rattraper avec la Seleção. Avant le Mondial sud-africain, il s’imaginait déjà « le Brésil et l’Argentine dans un Maracanã plein à craquer un doux dimanche soir » en finale de la Coupe du monde 2014. Raté. Mas que nada.
L.D ( Un grand merci à Felipe Saad, Wlysses Chimendes, Felipe Schuery et @tiaogaucho)







