Voilà. On est à 99 jours du début de la Coupe du Monde. Un mois de foot de 18h à 2h du mat’ tous les jours. Mieux que Roland-Garros. Pour fêter ça, on a envoyé (enfin presque) un reporter à São Paulo pour mesurer la place du foot dans la plus grande ville du Brésil. On ne vous cache pas qu’elle est assez conséquente.
Quelle est la première chose qui vous vient à l’esprit si je vous dis Brésil ? A cette question, les plus raffinés d’entre nous évoqueraient des filles qui baladeraient leur string sur une plage. D’autres, les plus alcooliques (de ceux capables d’associer n’importe quel alcool à un pays ), parleraient de la Caïpirinha, ce cocktail à base de cachaça (du rhum brun), de citrons, de glaçons et de sucre. Les plus malins s’imagineraient étendus sur une chaise longue en train de siroter à la paille une Caïpirinha tandis que se jouerait sous leurs yeux le délicat spectacle de jeunes filles en string occupées à jouer au football. Dans cette phrase, se trouve la réponse qui récolterait le plus de suffrages : le football.
Premiers pas
Oui, lorsque l’on demande aux gens d’associer quelque chose avec le Brésil, ils mentionnent dans une très large majorité des cas le ballon rond. Un sociologue ou un ethnologue remonterait jusqu’aux origines, observerait les mutations démographiques et sociales, démêlerait les racines de l’implantation du football dans cet Etat-continent de bientôt 200 millions d’habitants. Il terminerait ses travaux en mettant finalement à jour un ensemble de raisons qui viendraient à expliquer comment en moins d’un siècle le football est parvenu à s’établir si profondément dans leur sang et leur quotidien. Et pourquoi il fait aujourd’hui partie intégrante du paysage.
Si j’évoque tout cela avec vous, c’est parce je reviens d’un semestre d’étude à São Paulo. Durant ces cinq mois passés dans la cité paulistana ou à vadrouiller, j’ai pu être témoin de l’ivresse, de l’adoration et de la fièvre qui entourent le football dans ce vaste territoire. Un prosélytisme footballistique qui s’est rapidement révélé être bien supérieur à ce dont je m’attendais. Si Fedor Dostoïevski devait écrire son roman Le Joueur de nos jours, il ne situerait pas son action autour des roulettes d’un casino et dans les cœurs d’amoureux épris à la folie, il la localiserait au Brésil. Dans cette version, il évoquerait la relation de ce peuple avec le football : l’incarnation la plus pure de la passion. Une passion tellement puissante qu’elle va jusqu’à prendre possession de l’âme toute entière.
A peine arrivé au pays du Roi Pelé que le Gringo (terme utilisé par les natifs pour définir toute personne non- brésilienne) devra prendre position, choisir quelle équipe il supporte. Il n’y coupera pas. Cette interrogation, elle lui sera posée à d’innombrables reprises, que ce soit à l’université, au supermarché, dans les lanchonetes (snacks-bars de restauration rapide) et même au fin fond de l’Amazonie. Bien sûr, la facilité prévaudrait à éluder le problème en choisissant d’adapter sa réponse en fonction de la personne qui pose la question. Cependant, cette attitude tout en lâcheté étant indigne de lui, le fan de foot se mouillera et penchera pour une time unique qu’il encouragera tout au long de son séjour dans l’ancienne colonie portugaise. Néanmoins, pour être en capacité de répondre en toute sérénité à l’interrogation « quelle est ton équipe ici ? », il est nécessaire que l’aficionado du rectangle vert ait entre les mains deux éléments clés.
Tout d’abord, qu’il soit au fait de quelles formations résident dans cette tentaculaire cité de presque 20 millions d’habitants qu’est São Paulo. Si vous êtes capables de les nommer du premier coup, bravo. Pour les autres, sachez qu’elles sont au nombre de trois : Palmeiras, São Paulo FC et Corinthians. Un total auquel, si l’on prend en compte les équipes basées à proximité, peuvent être ajoutées deux nouvelles formations : Santos (le port, pour une transposition de la rivalité anglaise qui oppose Manchester l’industrielle à son accès maritime Liverpool) et Ponte Preta (où se situe l’aéroport international de Campinas). Bien entendu, rien n’interdit d’orienter ses faveurs vers un onze évoluant dans une autre ville. Toutefois, qui souhaite pouvoir entrer dans le jeu du « chambrage » et prendre part à l’atmosphère toute en tension et excitation des jours de match, préférera une écurie de la cidade dans laquelle il vit.
Histoire(s) et identité(s)
A ce petit jeu, le São Paulo Futebol Clube s’effondre. Le maillot sous lequel Kakà s’est révélé au début des années 2000 est la liquette la moins populaire de la ville. Pire, l’entité aux multiples sections sportives fondée en 1930 réussit l’exploit d’unifier les fans rivaux de Palmeiras et de Corinthians en une haine commune à son encontre. Des supporters qui reprochent aux São Paulinos leur arrogance et élitisme et qui vont jusqu’à les affubler du sobriquet de “bambi“, un surnom popularisé par Vampeta (l’ancien parisien et milieu des Corinthians et de la Seleção), insinuant que les torcedors du São Paulo FC seraient des gays. Ainsi, une fois ces données d’analyse externe exposées, et à moins d’avoir établi ses quartiers dans une zone riche, il n’est pas vraiment conseillé de supporter l’équipe où évolue encore aujourd’hui le mythique dernier rempart Rogério Ceni, 40 ans et plus de 100 buts au compteur.
La seconde possibilité se nomme Palmeiras. Pas besoin de posséder de dons de déduction pour comprendre que les Verdão, qui s’appelaient Societa Palestra Italie jusqu’en 1942 et l’entrée en guerre du Brésil aux côtés des Alliés, est assurément la squadra des Italiens (31 millions de Brésiliens seraient des descendants d’immigrés ritals dont une bonne partie réside à São Paulo). Lauréat de la Copa Libertadores en 1999 face aux Colombiens du Deportivo Cali, Palmeiras retrouvera l’élite la saison prochaine grâce à son sacre en Serie B et inaugurera un stade flambant neuf (le Allianz Parque ou Arena Palestra Italia, d’une capacité de 45 000 places). Pour conclure ce plaidoyer en la faveur de la formation au maillot vert, dernière formation brasileira a avoir eu la chance de voir son couloir droit arpenter par Cafu (l’ancien capitaine de la sélection a d’ailleurs été formé au SPFC), elle est celle qui avec Santos a glané le plus grand nombre de titres de champion national (8).
L’ultime choix s’incarne dans le Sport Club Corinthians Paulistana, seconde time la plus populaire du pays derrière l’une des équipes de Rio de Janeiro, le Flamengo. Le Timão, futur pensionnaire de la Arena Corinthians (48 000 places), qui a dû attendre 1990 pour décrocher le premier de ses cinq titres de champion du Brésil, possède la dimension mythique de l’institution qui a marqué l’Histoire. C’était en 1981 et la « démocratie corinthienne » (un mouvement idéologique emmené par le regretté Socrates qui se concrétise par la mise en place d’une gestion démocratique au sein du club), qui osera défier la dictature militaire au pouvoir depuis 1964 (et qui s’achèvera en 1985). Le portrait robot du sympathisant de l’ultime maillot de Ronaldo est celui d’un mec ou d’une femme humble et plutôt pauvre. Ces derniers s’opposent aux supporters du SPFC (comme expliqué précédemment) ainsi qu’à la communauté italienne (historiquement plus riche). L’apogée des coéquipiers d’Alexandre Pato est intervenue en décembre 2012, quand ils sont parvenus à terrasser Chelsea grâce une unique réalisation de l’ancien attaquant d’Hambourg, le péruvien Paolo Guerrero. Un titre de Champion du Monde des Clubs qui a apporté une immense fierté aux fans et un déferlement de joie et de bonheur comme le Brésil n’en avait plus vu depuis la victoire de la Seleção en Coupe du Monde 2002.
Partout, le football
Se rendre dans un stade pour assister à une rencontre est une expérience d’où nos tympans ne ressortent pas tout à fait indemnes et durant laquelle on apprend toutes les insultes et autres gros mots que comptent la langue portugaise. Pendant l’intégralité du match, les supporters qui vous entourent vont passer leur temps à insulter les joueurs adverses qui selon eux commettent de multiples fautes et n’arrêtent pas de se laisser tomber et un arbitre coupable d’avoir le sifflet facile quand il s’agit de signaler une faute contre. Vous pensez probablement que le supporter brésilien n’est pas différent de ses semblables argentins ou italiens. Certes, mais tous les torcedors locaux sans exception se comportent de la sorte. Ainsi, même si l’avènement des stades modernes et l’inéluctable augmentation du prix des places à venir tendent vers son extinction, le stade brésilien est encore ce lieu où se retrouvent et se mélangent toutes les couches sociales (ce qui au Brésil, compte tenu de l’immense fracture sociale n’est pas rien).
Pour dire la place qu’occupe ce sport au Brésil, c’est à travers l’organisation de la prochaine Copa do Mundo (et des Jeux Olympiques de Rio de Janeiro en 2016) que s’exprime l’incompréhension. Les contestataires ne comprennent pas comment le gouvernement fédéral puisse investir de telles sommes dans des stades et des infrastructures quand bien d’autres domaines auraient besoin de ces lourds investissements. En effet, quand bien même en 10 ans, 50 millions de Brésiliens seraient sortis de la pauvreté pour intégrer la classe moyenne, l’accès à l’éducation supérieure reste extrêmement difficile car toujours très coûteuse et le régime de santé exclut une grande partie de la population. Le football est également le miroir d’une société violente où germent d’énormes frustrations (les débordements et bagarres en tribunes sont fréquents, comme cette saison lors du derby de Curitiba entre le Atlético Paranense et le Curitiba FC ou à l’occasion de la dernière journée lors de la rencontre Vasco de Gama – Atlético Paranense). Ainsi, si la plupart des Brésiliens attendent l’événement de cet été avec beaucoup d’impatience, ils se retrouvent quelque part dans ce que la psychologie nomme « double contrainte » : ici, quand la passion s’oppose à la raison, créant une situation a priori insoluble.
Au Brésil, le football est donc partout. Dans la rue où des gamins auront tracé leur aire de jeu à la craie, sur les plages où se multiplient les terrains, sur les écrans des lanchonetes où se succéderont matchs et émissions sur l’actualité du ballon rond (même lors des journaux télévisés, le foot dispose d’une part non négligeable), dans la bouche des gens constamment occupés à débattre et à analyser ou au cœur de la politique. Le cliché est donc loin d’être éculé : le futebol comme on l’appelle ici a encore de beaux jours devant lui. En même temps, pourquoi irait-il voir ailleurs ? Il est au Brésil chez lui et y est aimé comme nulle part ailleurs.
Quentin Chaya








