Heil cher lecteur, moi c’est Felix Zwayer, tu me remets pas ? Je suis l’homme de l’ombre Je représente une communauté d’arbitre désireux de briser un tabou. Le quatrième arbitre n’est pas un emploi fictif. Afin de manifester notre mécontentement et pour te rallier à notre cause, je te proposes de lire mon calvaire sur 90 minutes.

Ce soir c’est Espagne-France. Deux pays, deux gastronomies… euh pardon, deux visions différentes du football. La première surclasse tout le monde et pour la seconde il paraît que le public français a demandé au CNRS de se pencher sur le sujet. Être la quatrième roue du carrosse arbitral a ses bons cotés. Je suis payé et je vois un match gratos. Bref ce match compte pour les éliminatoires de la Coupe du Monde 2014. Un mondial au Brésil ça peut être sympa, le soleil, Copacabana, les travelos, la vie quoi.

A peine rentré de l’échauffement, tout le monde file sous la douche histoire d’être tout beau à la rentrée des joueurs. C’est la seule fois où on nous met tous en avant et où tout le monde s’interroge sur qui sera l’arbitre central. La minute de gloire en somme. J’ai checké les piles Energizer pour le panneau. Avec six changements maxi à annoncer plus le temps additionnel, ça serait stupide de tomber en rade pour si peu d’action. Je compte aussi sur Deschamps et Del Bosque pour me donner un peu de boulot. J’espère passer un peu à la télé et au premier plan. Généralement quand on me voit, je suis tout flou à coté du coach énervé. D’ailleurs ma femme doute parfois quand je lui dis que je suis au boulot. Elle me voit très peu.

20H55 : nous entrons sur la pelouse de Vicente Calderon. Il y a du monde, ça aurait pu être mon jour de gloire.

21h : les deux hymnes ont retenti, nous, quatuor d’Allemands, on s’est un peu fait chier. On est un peu à la bourre, après le toss, je dis à Felix Brych : « Fais toi plaisir mon grand, marque le match de ton empreinte. Y’a un connard d’Autrichien qui a fait sensation. Il s’appelle Felix aussi, pas question qu’on se fasse envahir par ce mec.» Dans son regard je vois une détermination sans faille mais j’ai aussi l’impression de lui faire pitié.

0′: Felix donne le coup d’envoi, j’ai la larme à l’œil, il est si beau en bleu. Les Français en blanc et l’Espagne en rouge.

1′: ayé !  Je me fais chier. La Roja joue à la passe à dix et tente déjà d’humilier son adversaire. La soirée s’annonce longue. En plus j’ai vu à l’hôtel qu’il y avait une telenovela ça m’aurait changé de Derrick ou d’une soirée sur GGG.

3′: Deschamps est debout, je scrute ses chaussures. J’aimerais tant qu’il dépasse le petit carré autour de son banc de touche. Une belle envie de gueuler sur ce Français.

5′: mon petit Felix siffle un coup franc pour l’équipe de France, il est hué par tout le stade. « L’arbitre on t’encule », en espagnol. Mon dieu que ça fait du monde. Des fois je me dis que je me plains pour rien.

9′: Les Français sont acculés en défense et je vois un gars sortir avec le ballon. Ménez qu’il s’appelle. Mais il semble avoir un soucis avec les couleurs. Il part en contre et fait une passe à un rouge.

10′: du travail pour moi, je suis surpris. David Silva s’est blessé, je dois annoncer son changement. Cazorla le remplace. Felix voit mon petit rictus au moment où je lève mon panneau lumineux.

15′: zzzzzzz… AH JE TOMBE. Merde je me suis assoupis. Mark Borsch, un arbitre de touche, vient de me mettre un coup de coude : «mec tu fous quoi, ça joue là en plus t’es filmé » « De quoi ? On s’en fout des caméras on me voit de dos » « Non les caméras sont en face, on te vois dormir là » « OH BORDEL »

18′: petit con de Mark, cinq minutes que je dors et il a rien fait avant. En plus il est ridicule avec ses pas chassés.

19′: et voilà Stefan Lupp (l’autre arbitre de touche) fait son intéressant : il lève son drapeau pour un hors-jeu. Il l’agite comme une folle. La Gay Pride l’a marqué je crois.

20′: j’ai envie de live tweeter le match mais j’ai laissé mon iPhone 5 tout neuf au vestiaire.

25′: E VIVA ESPANA E VIVA ESPANA ! Sergio Ramos ouvre le score après un corner qui finit sur le poteau. D’après ce que Del Bosque me souffle, Pedro a récupéré le cuir et centré pour Ramos qui a marqué le but suite à une air intervention de Hugo Lloris. Je lui dis : « Hugo qui ? », on rigole bien avec Vicente.

27′: le match est presque plié, je check un peu le banc de touche et le terrain. Je trouve que l’Espagne est magnifique, ils ont de belles peaux, de belles coiffures. Par contre coté français c’est pas trop ça. Crète et crane rasé c’est moyen. Mais y a un effort depuis 98, il y a quelques blancs. J’aime quand le football fait ressortir son coté social.

31′: Felix marche sur le terrain. Putain d’amateur.

32′: Didier Deschamps est à deux orteils de franchir la ligne blanche. Je m’approche de lui, il me regarde. Je recule.

38′: coup franc à l’entrée de la surface. Belle action de jeu. Les Français égalisent mais Mark signale un hors jeu.

41′: PENALTY. Koscielny oublie de stopper sa course et percute Pedro. Le Gunner écope d’un jaune. Felix commençait à m’inquiéter à garder ses cartons.

42′: Hugo Lloris arrête le penalty de Fabregas. Épique.

44′: Lloris fait le show, il paraît. J’ai pas vu je check le tableau lumineux pour afficher le temps supplémentaire. Felix m’a indiqué une minute avec le pouce. J’ai tout de suite compris. On se kiffe je crois. Gonalons reçoit un jaune. Il a chargé Iniesta. Y en a qui ont pas de respect.

Mi-temps. 1-0. Heureusement que le match est gratos. Je m’ennuie ferme. Enfin la fin de la première période a eu un peu de mouvement. Mais Del Bosque et Deschamps sont trop gentils. Felix me dit qu’il va prendre une petite douche. Je souris. Je consulte les scores. La Mannschaft mène 3-0, Klose a planté un doublé à la maison et putain je suis en Espagne. On m’avait vendu du rêve. J’ai trouvé de l’ennui. Felix pète les plombs dans le vestiaire. Il a consulté son Facebook et il a vu sa femme liker une pub Red Bull. Baumgartner lui vole la vedette. A mon avis en seconde période il va y avoir du rouge.

45′: reprise. Je suis à une mi-temps de mon lit.

47′: Arbeloa a reçu un coup. Del Bosque s’approche de son joueur. J’en fais autant. Pas question qu’il envahisse le terrain. Juanfran le remplace. Troisième fois que je lève mon panneau. Ma famille est déjà fière de moi. Je le sais.

52′: Ribéry, cet Allemand refoulé. Il est si beau avec le Bayern et si seul en équipe de France.

55′: je dois annoncer un changement français. Mathieu Valbuena doit rentrer. Je le cherche mais trouve personne. Deschamps vient me voir en disant : « il est à coté de vous ». Je l’ai confondu avec un ramasseur de balle.

59′: Benzema est hors-jeu. On a failli perdre le banc français.

67′: Ménez out, Sissoko in. Un blanc pour un noir. Le social, point fort de la France.

69′: Je tente une approche comique auprès de Deschamps : « Dites moi, vous aviez déjà vu une corrida avec des humains ? Parce que les olé, olé  bon hein ça y ressemble hein ». Il bronche pas d’un centimètre, parle à son banc de touche : « On dirait Paga ». J’ai pas compris.

70′: à 20 minutes de mon lit.

73′: Sissoko vient d’inscrire 5 points au challenge européen Sergio Ramos.

74′: je prépare mon panneau pour annoncer un changement. Le public se lève et m’acclame. Je suis en larme. Le plus beau jour de ma vie. Enfin de la reconnaissance. Fernando Torres rentre.

80′: allez, dix minutes. On tient le bon bout. L’Espagne mène au score. Felix est calme. Il leur a pas mis de jaune. Match propre.

86′: je suis parti deux minutes aux toilettes et je vois un ramasseur de balle toucher à mon panneau. La haine monte en moi. Mon précieux est souillé.

87′: à peine le temps de nettoyer mon jouet que je dois annoncer le dernier changement. Giroud remplace Benzema.

89′: Sissoko est un joueur de foot ? Où c’est un quota cotorep ?

90′: j’annonce trois minutes supplémentaires. Normal avec les changements etc. On me siffle. Public ingrat qui n’apprécie pas mon talent.

91′: carton jaune pour Juanfran, c’est bien, au moins on n’a pas pris parti.

93′ + 5′ : Giroud égalise, quelle élégance. Felix tu vas te faire taper sur les doigts.

Coup de sifflet final. Les deux équipes se séparent sur le score de 1-1. Après une première mi-temps ennuyeuse, j’ai pris un peu de plaisir dans la seconde. Je regrette le manque de contact avec Deschamps mais Del Bosque est encore plus froid. Ça doit être la moustache.

Je retrouve mes collègues qui n’ont pas été mauvais ce soir. On rentre au vestiaire assez fier de notre prestation. Le Schnaps va couler à flot. Je sors les verres en plastique mais je vois le visage creusé de Stefan, il a son téléphone à la main : « Les gars la Suède a égalisé à 4-4 ». On rebouche la bouteille. Felix remet son caleçon, pas de douche, pas de Schnaps. On rentre à l’hôtel. Demain on a de la route.

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