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Il y a quelques années, Grenoble est tombé. Aujourd’hui, Grenoble est en train de se relever. Potentiellement premier de sa poule C en CFA, dans un championnat bordélique où même le premier non-relégable peut encore monter, le club espère rejoindre le niveau National l’an prochain. Ses supporters aussi. Eux, qui, au fil des années tourmentées du GF38, n’ont jamais lâché.

RK COUV

Ligue 1, Ligue 2, CFA, CFA2, nouveau stade, dépôt de bilan… En à peine plus de cinq ans, le GF38 s’est construit une Histoire de club centenaire. Alors qu’il est à la porte d’un retour aux affaires en National (niveau qu’il n’a paradoxalement pas connu depuis près de 15 ans), rencontre avec ceux qui n’ont cessé de faire vivre le club : les Ultras du Red Kaos 1994, de Corte à Tokyo, en passant par Bauer.

Un entretien réalisé avant la récente élection d’Eric Piolle, maire écolo qui inquiète le GF38 dans ses déclarations autour du Stade des Alpes et le possible retour au premier plan du club.

Les Red Kaos existent depuis combien de temps ?

Le Red Kaos a été créé en 1994. J’aime bien dire qu’on est le seul groupe Ultra français à être né avant même notre club. Enfin c’est surtout que notre club est jeune. Le GF38 c’est une fusion de deux entités, en 1997 : l’Olympique Grenoble Isère et le Norcap Olympique Grenoble. Pendant quatre ans, les Red Kaos supportaient l’OGI.

Comment vous avez vécu l’envolée du club vers la Ligue 1 ?

On est arrivé en Ligue 1 pas préparé en fait. La ville, le club, les supporters… En Ligue 2  à dix matchs de la fin du championnat, on a 12 points de retard sur Troyes je crois, on inaugure juste le Stade des Alpes, et finalement on monte. Ça nous a apporté plein de gens, le stade était quasiment plein tous les week-ends. On a eu confirmation à ce moment-là que Grenoble est une ville de foot. Le souci c’est que les Japonais d’Index connaissaient pas le ballon… Ils n’avaient pas les bonnes priorités. Y en a des choses à dire sur cette époque… En l’espace de quatre ans on a connu un changement de stade, une montée, une descente, une demi-finale de Coupe de France, une liquidation judiciaire… Ça fait beaucoup.

« 80 millions pour le stade des Alpes, c’est une aberration […] Ils ont foutu des écrans géants qui ont marché trois jours »

Et le Stade des Alpes alors ?

Ça aussi c’est un beau bordel. Déjà sur ce projet, c’est la mairie de l’époque qui a fait la différence. Le Stade des Alpes, c’est le bébé de Michel Destot (le désormais ex-maire de Grenoble) et de Didier Migaud (président de la Cour des Comptes). La mairie et la métro (communauté d’agglomération de Grenoble) ont porté le projet du stade et l’opposition leur a toujours reproché. Ensuite on a mis dix ans à valider la construction. T’avais des problèmes avec les architectes, des affrontements entre projets… Puis il y a eu la pression des écolos.  Ils ont occupé les arbres avec leurs cabanes au début du chantier pour protester contre la construction. Finalement on a replanté plus d’arbres qu’on en a coupé m’enfin bon… Nous on faisait partie de ceux qui militaient pour un nouveau stade. On a fait une manif’ à plusieurs centaines (350 personnes) en plein conseil municipal, on a filé des tracts… On voulait un stade, mais pas celui-là. Du coup on se retrouver à devoir le légitimer auprès des opposants, encore aujourd’hui.

Comment ça ?

Bah déjà on pige pas où ils ont trouvé l’architecte. 80 millions pour ce stade, c’est une aberration. C’est une construction moderne, mais trop, c’est massif, c’est trop lisse, trop propre. C’est censé être un lieu populaire, marqué par rapport à la ville. Mais il n’a aucune identité. Il est joli et écolo quoi c’est tout. Et puis t’as des caméras partout… On nous a fait visiter pendant la construction pour nous faire plaisir et on a bien compris : tu peux lire la marque de cigarette de quelqu’un qui fume à 100m de la caméra quoi. Tu fais un tag, t’es sûr qu’en dix minutes il est effacé. Tu montres ce stade à quelqu’un, si tu vois pas les montagnes tu sais pas à qui il est. Tous les nouveaux stades c’est comme ça, faut que ça soit joli. Derrière Index en a profité pour faire sa vitrine high-tech. Ils ont foutu des écrans géants qui ont marché trois jours, on a des portiques électroniques qui ont marché deux matchs… Je sais pas pour combien d’euros on est descendu mais à mon avis ils sont là. Aujourd’hui on va s’attacher à tout faire pour le garder, parce que c’est le nôtre, parce que la jeunesse a commencé à vivre certaines choses ici, et on va essayer de créer cette identité qui lui fait défaut.

Qu’est-ce que vous retenez de vos deux années en Ligue 1 ?

On a quand même de sacrés souvenirs. On a vécu des trucs de malade. Le 4-0 contre le PSG, la victoire à Sainté, le parcage à Marseille… toutes ces nouvelles têtes, des délires…Mais à côté de ça, tu montes en Ligue 1 et l’année d’après à une près tu battais le record européen de défaites consécutives (qui appartient à Manchester United depuis 1930-1931 avec 12 défaites de rang), derrière tu descends en Ligue 2 et t’es dernier du début à la fin, puis tu déposes le bilan, tu passes un été de fou et jusqu’au dernier moment tu sais pas si tu es en CFA, CFA2 ou même DH… C’est pour ça qu’il y a beaucoup de pessimistes ici. Mais il y a un potentiel de fou.

Du coup après votre descente administrative vous reprenez en CFA2, et là le premier match à Corte il se passe un truc assez fou ?

Ouais on a commencé là-bas. On avait passé un été bordélique, une semaine avant on savait toujours pas où on jouait, on a eu que quelques jours pour construire une équipe et on part en Corse avec 12 joueurs sur la feuille. Enfin 11, le 12e c’était l’entraîneur des gardiens. Sur le terrain t’as un goal aux cages et l’attaquant c’était notre gardien remplaçant. Au bout du compte on gagne ce match quand même. On était 150 à les attendre au centre d’entrainement. La CFA2 c’était une question de dynamique. Bon certains joueurs avaient le niveau au-dessus mais vue la gueule de l’intersaison on partait pas optimistes. Surtout qu’Olivier Saragaglia (l’entraîneur actuel) était parti à Chambéry pour ne pas jouer en DH, finalement on est en CFA2 donc il revient… Bref. Mais on s’est vite mis en place. On a été premier quasiment du début à la fin.

C’est plus compliqué en CFA par contre. L’an dernier vous aviez une sacrée poule…

Ouais l’année dernière c’était dur. On avait la B du PSG, Strasbourg… Ça l’a pas fait. Mais on aurait dû monter quand même. En tout cas c’était clairement l’objectif.

Comment vous analysez ce qui vous est arrivé ?

On a pas tous le même avis là-dessus… T’en as dans le groupe qui vont dire que « c’est un mal pour un bien ». Mais globalement personne n’a kiffé ce qui nous est arrivé. Même si t’as effectivement des bons côtés dans ce malheur : moins de fric, moins de répression… C’est plus le même football. Mais il faut pas que ça dure trop longtemps. On commence déjà à se lasser. Tu sens que l’affluence peut baisser, si on remonte les gens reviennent mais en CFA ils vont rester un an, deux peut-être. Du coup ça nous impacte. Notre délire c’est le nombre, la masse. Quand on est 50-60 dans des stades champêtres c’est pas intéressant. Mais c’est le matelas des fidèles quoi.

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Vous appréhendez la probable future saison en National ?

C’est jamais trop tôt pour une montée. Dans un club bien structuré y a pas de raison que ça tourne pas si tu t’entoures des bonnes personnes. Ce que n’étaient pas le cas des Japonais. Prends une équipe comme Reims. Ils ont fait des années de D2 mais impossible qu’il leur arrive la même chose que nous. Parce que ça tient la route, ils ont une Histoire, des soutiens derrière… Le Havre c’est un peu la même chose. Mais Grenoble ne va pas mourir sans équipe de foot. La preuve c’est le rugby qui a la cote en ce moment. Mais ils ont connu un peu la même chose que nous. Ça doit être la région (rires).

On en revient au stade : comment on exploite une enceinte comme celle-là pour un club en CFA ?

C’est compliqué d’affirmer ta légitimité quand t’es en CFA. Surtout quand t’as les écolos qui n’en démordent pas à son propos, mais qui font leur meeting de campagne là-bas. Enfin maintenant il est là, ils vont pas l’enlever… Bref. Faut savoir que le stade est géré par une boîte qui s’appelle Carilis maintenant. Ils sont là pour faire du profit. Du coup t’as des concerts : Johnny, David Guetta, ils vont ouvrir une brasserie, y a une zumba géante, des démonstrations de drones de l’armée… Le rugby y joue de plus en plus, y a eu un match de hockey aussi (le « Winter Game »). On est pas contre que ce stade s’ouvre aux Grenoblois, au contraire. Mais le truc c’est que le GF38 attire quand même entre 2500 et 3500 personnes à chaque fois. Donc ils sont obligés de faire avec nous. Après on arrive à un point où on comprend les gens, il se passe rien à part un match de CFA qui intéresse pas grand monde dans ce stade… Mais on veut pas être les dindons de la farce dans l’histoire. On fait pas trop la fine bouche c’est notre stade, priorité au GF38. Après on verra bien. Pour l’instant ça va, mais avec la programmation des matchs de rugby… Tant que t’es pas en National ou D2 c’est dur de revendiquer quoi que ce soit. On a mangé dix ans d’alternance avec le rugby à Lesdiguières, on a construit ce stade pour le foot et finalement on retrouve les mêmes problèmes (d’ailleurs, face à Mont-de-Marsan le week end du 12 avril, le GF38 évolue au stade Lesdiguières, quand le FCG accueille Montpellier au Stade des Alpes).

Vous regrettez Lesdiguières ?

Ça n’a jamais été vraiment notre stade, donc pas vraiment. Par rapport à certains aspects un peu quand même mais parce qu’il faut du temps pour s’approprier un nouveau stade. Il faut y vivre des choses pour marquer des générations.

L’idéal c’est de trouver un rapport comme celui du Red Star avec Bauer ?

Oui c’est l’exemple type. Quand tu vois le rapport qu’ils ont avec leur stade… On est potes avec eux. On se tient au courant de ce qu’ils font. C’est un petit club mais avec une forte identité. C’est différent à Grenoble.

Vous avez perdu beaucoup de monde suite aux dernières années au sein du groupe ?

Quelques-uns. Mais au sein du groupe t’as beaucoup d’investis, de passionnés. Deux ans de CFA ne suffisent pas pour nous faire lâcher. Si on fait une série de dix ans comme Toulon par contre… Ça ne sera pas la même. Même Valence c’est triste ce qu’il se passe. Le délire c’est le monde, que ça bouge. Et en CFA, face à certaines équipes… Contre Valence ça ressemble à quelque chose, ils ont des supporters, des abonnés. Pareil face à Strasbourg l’an dernier où il y avait 7500 personnes. En Ligue 2 on avait joué contre Évian on s’était dit « c’est quoi ce club ? » alors quand tu joues leur B… Je comprends les mecs qui se disent « stop » au bout d’un moment. Tu vas voir des matchs où tu joues contre des boulangers, tu t’es mis une caisse avec un joueur le soir d’avant… Ça a un côté sympa, humain, mais au bout d’un moment c’est plus possible. Et puis sans supporter en face, pas de folklore. On joue face à trois tribunes totalement vides.

Y a pas beaucoup de points positifs en fait ?

Si y a un truc qu’on apprécie, c’est le rapport avec les joueurs. Le monde pro, t’as des mercenaires qui vont de club en club, c’est pas un comportement que tu aimes, de mecs attachés au club. Aujourd’hui si on avait deux joueurs à mettre en avant, ça serait Aïssa Yahia Bey et Selim Bengriba. Parce que ce sont des mecs d’ici. En CFA2 ils ont enfin eu leur chance. Ils étaient à l’usine avant, donc ils considèrent que jouer à Grenoble, c’est une vraie chance. Dans un contexte de pro. Quand tu discutes avec eux, ils savent qu’ils retourneront bosser à l’usine. Mais ils se rendent compte de ce qu’il leur arrive. Ils jouent leur vie sur le terrain. Ce rapport avec les joueurs est plus sain. C’est même marrant quand tu les croises en ville, c’est toi la star, pas eux (rires).

« Si tu nous fais une Watanabe à parler de la Ligue des Champions en dix ans on rigole »

Et Nassim Akrour (revenu au club cette saison) ?

À son propos on est divisé. C’est le meilleur buteur de l’Histoire du club, on ne lui enlèvera pas. C’est aussi le joueur qui est resté le plus longtemps… Tu nous dis « Akrour », on te répond « but au Parc », « but contre Rennes », il y a beaucoup de souvenirs. Après certains n’aiment pas trop les joueurs qui reviennent. Ça casse un mythe. Il est parti meilleur buteur, ok. Il vient aider le club, d’accord. Mais revenir à 38 ans ? Pas sûr qu’il ait eu mille propositions. On préfère mettre Akrour sur un piédestal pour ce qu’il a fait avant plutôt que parce qu’il est revenu.

Qu’est-ce que vous pensez de l’arrivée de Patrick Trotignon ?

On est tellement méfiants qu’on ne s’enflamme pas. Racheter le GF38 n’est pas une fin en soi. Le problème c’est ce qu’on en fait derrière surtout. Mais Trotignon est un mec du coin, qui connait le ballon, et qui parle français… Ça s’est bien passé à Évian donc pas de raisons d’être inquiet a priori. Mais notre Histoire « fait que »… On se pose des questions. Combien d’investisseurs ? Lesquels ? D’où ils viennent ? Mais déjà on sait qu’ils sont plusieurs. C’est pas Index, le gros groupe étranger opportuniste qui connait rien au ballon. C’est peut-être paradoxal de parler de ça pour un ultra contre le foot-business et tout, mais quand on voit la gueule du club et là où on est… C’est le paradoxe du supporter.

Pour le coup vous êtes quand même optimistes ?

On t’a dit, on n’est jamais optimiste à Grenoble. Mais on a envie d’y croire. Après ça dépend, pour aller où ? Si tu nous fais une Watanabe (Kazutoshi de son prénom, ancien président du GF38) à parler de la Ligue des Champions en dix ans on rigole. Mais au fond on est sûr qu’on va s’en sortir. On va monter en National cette année et dans les 2-3 ans on sera en Ligue 2. Le club va se restructurer, ça va le faire. Mais ça va aussi dépendre des dirigeants, de leur projet…

Vous avez gardé des contacts avec les groupes Ultra en Ligue 1 – Ligue 2 ?

On essaye de se tenir au courant. SOS Ligue 2 par exemple, on fait partie de ceux qui ont participé à la création du collectif en 2004-2005. Quand le collectif s’est opposé à BeIN Sport il y a deux ans, on a suivi ce que faisaient les groupes en Ligue 2 et participé aux réunions. On soutient à notre échelle, sans prétention. Au fond on sait qu’on va remonter, donc on se tient au courant. On a aussi une super réussite collective entre groupes Ultras, à propos des IAS (Interdiction  Administrative de Stade). On a de bons résultats, on arrive à faire changer les choses. Parce qu’une IAS c’est pas une IDS (Interdiction de Stade). T’as pas de procès, pas d’avocat… Nous on remet en cause le principe même de l’IAS. À Grenoble on a gagné deux affaires, et là 3, des mecs qui ont été privés de stade pour rien. Donc l’opposition marche. Les IAS c’est totalement arbitraire, c’est au bon vouloir de la préfecture. Quand t’as une embrouille au stade, tu vas au tribunal, tu te défends. Mais les IAS c’est un scandale en termes de libertés. Je crois que les Parisiens voulaient aller à la Cour européenne des Droits de l’Homme à ce propos.

CFA

Vous étiez à la manif’ de Montpellier y a quelques années ?

Ouais. C’était juste avant la CFA2. On était une soixantaine je crois. On essaye de participer à ce genre de choses, de garder l’esprit. C’était quelque chose. Mettre de côté une rivalité folklorique c’est pas compliqué, c’est le jeu des ultras qui veut ça. Dans des moments comme ça t’es obligé de faire attention. Si ça part en couilles un moment t’as tout perdu. Les médias relaient une mauvaise image et ça a servi à rien. À Montpellier ça s’est bien passé. On veut écarter l’image des ultras relayée par les médias, donc si tu fais de la merde le jour J ça passe pas. Mais ça c’était bien passé. On réfléchit à en faire une autre.

C’est « compliqué » d’être un ultra en France, en ce moment ?

Clairement, oui. Mais c’est notre lutte. En tout cas on essaye. Ce qui est compliqué aussi c’est expliquer aux gens pourquoi on fait ce qu’on fait. Nous on est prêts à discuter pour que notre délire se perpétue. Mais quand tu fais dix bonnes actions et pas un mot dessus puis une connerie et là tout le monde te tombe sur la gueule faut faire gaffe. Y a énormément de groupes ultras qui font des collectes, et c’est jamais relayé. Même nous on essaye de le faire à notre niveau. À Sainté ils ont fait des compromis, sur un match ils déconnent, les médias relaient et forcément pour tout le monde qui voit ça, c’est une image négative. Après nous on faisait partie de la CNU (Coordination Nationale des Ultras) il y a quelques années. Pour notre 15e anniversaire, face à Rennes en Ligue 1, après 10 minutes on est menés 3-0 (20mn en fait). On avait des fumis mais attention le club était prévenu, ils étaient d’accord parce que c’était les 15 ans… Et là 3-0. On a pété un câble. Le match a été arrêté momentanément. Du coup pour pas décrédibiliser la CNU on en est sortis. On essaye de rester cohérent.

Vous en gardez un sacré souvenir quand même ?

Ouais, on le vit quand même comme un bon souvenir. Plus sur le coup d’ailleurs, après un peu moins. On avait fait un tifo d’un tram qui se calait sur les portes des tribunes et ça faisait comme si les gens sortaient du truc. On était devant, on déplie le tram, ça prend du temps. Quand c’est fini on lève les yeux, et 3-0 pour Rennes. On n’a pas vu un but.

Paul

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