Andrei Arshavin repart là où on l’aimera. Après trois ans passés à Londres, le Russe va retrouver le Zénith Saint-Petersbourg, son Zénith, qui l’avait révélé à l’Europe lors de la saison 2007-2008, remportant la défunte Coupe de l’UEFA. Le prêt est de six mois mais il semble promettre un aller sans retour. Andrei Arshavin a sûrement joué son dernier match en Angleterre contre Sunderland samedi dernier, une défaite 2-0 pathétique. Sept jours plus tôt, déjà contre Sunderland, il avait offert le but de la victoire à Thierry Henry. Et la gloire.
Arshavin est rare. Petit, frêle, coiffé bizarrement, capable de faire exploser Internet en chantant. Talentueux, aussi génial que paresseux. Le jumeau maléfique de Messi, identique de loin mais complètement différent quand on y prête attention. Une personnalité qui détonne, un footballeur qui n’existe que quelques fois par saison. Incroyable quand il existe. Vraiment incroyable. C’est le joueur énervant parce qu’il semble constamment se moquer du reste de la planète. Il pourrait être un des meilleurs, collectionner les compilations à son honneur sur YouTube et envoyer tous les latéraux adversaires en équipe réserve. Sauf qu’Andrei n’en a pas toujours envie. Un génie à temps partiel. Parfois, il veut juste se promener sur le terrain, donner de faux espoirs aux supporteurs lorsqu’il touche le ballon, parce que les supporteurs savent qu’avec Robin Van Persie, il est le meilleur joueur de l’équipe. Intérieurement, il est peut-être très motivé, victime d’une kryptonite non identifiée qui le force à ralentir. Sauf qu’on ne le sait pas. Ce qu’on sait, c’est qu’il marche sur le terrain (comme Anelka, des joueurs qui semblent jouer selon leur volonté). Personne n’aime ça. De sa tête d’enfant à ses buts au bon moment au bon endroit, Andrei Arshavin est un ange gardien. Un ange gardien juste un peu flemmard.
Les années les plus brillantes d’Andrei Arshavin se trouvent certainement à la fin des années 2000. Son enchaînement victoire en Coupe de l’UEFA – demi-finales à l’Euro 2008 – arrivée tonitruante à Arsenal en 2009 lui a valu une sixième place au Ballon d’Or et un accueil amoureux des fans londoniens.
La découverte du Russe se fit pour le malheur, entre autres, de l’Olympique de Marseille. On se souvient, lors du match aller en huitièmes de finale, du but marqué par Arshavin au Vélodrome. Le but du 1-3, ce fameux but à l’extérieur, qui permettra au match retour à Saint-Petersbourg de se qualifier en gagnant 2-0. Arshavin avait éliminé Ronald Zubar avant de tromper Steve Mandanda, tout en sérénité, alors que son équipe perdait 3-0. Comme s’il avait attendu d’être un fantôme, à l’instar de son équipe, pour se matérialiser, si violemment, si puissamment. Il y a quelque chose de brutal, de bref, dans les performances du Russe. Des apparitions ici et là, lors desquelles il s’affiche en magicien du football, réalisant ce que peu pourraient faire. Un Houdini du ballon rond, quand il impressionne, quand il disparaît. Le Zénith, mené par Pogbrenyak et « Arsha », humiliera Leverkusen (4-1 chez les Allemands) puis le Bayern Munich (4-0 à Saint-Petersbourg) avant de battre les Glasgow Rangers en finale.
Le point culminant de sa carrière reste jusqu’à aujourd’hui l’Euro 2008. Suspendu pour les deux premiers matches de poules, il explose lors des deux suivants. Une victoire obligatoire contre la Suède, 2-0 dont un but de sa part. Il est élu homme du match. Puis l’inoubliable quart de finale contre les Pays-Bas, qu’on croyait annonciateur d’une belle période pour la Russie tant elle avait enflammé ce championnat d’Europe et mystifié les Hollandais (3-1), pourtant auteurs d’une démonstration en poule. Il est à nouveau élu homme du match. Les Russes furent battus ensuite par l’Espagne 3-0. Sa prestation et celle de sa sélection promettaient un avenir radieux au football russe. Pour Andrei Arshavin et la Russie, ce fut le sommet avant une pente plus ou moins sèche selon les points de vue. La configuration de cet Euro convenait parfaitement à Arshavin : un match à jouer au minimum, quatre au maximum. Tout le contraire d’une saison où la régularité est demandée sur une cinquantaine de matches. L’instantanéité d’une compétition internationale sied bien au style du joueur. L’observer à l’Euro 2012 sera intéressant.
Andrei arrive à Londres en janvier 2009, après une intersaison estivale où il fut envoyé partout en Angleterre par la presse. C’est Arsène Wenger qui gagne le concours et signe le hype du moment. Ses premiers mois sont satisfaisants et marqués par son quadruplé magnifique à Anfield. Son premier but aussi caractérise le personnage : nonchalant mais élégant, imprévisible, meilleur. Meilleur que les autres mais pas forcément plus concerné. « Fantastic play, and it’s a stunning goal » (Magnifique action, c’est un but sensationnel) s’écria le commentateur, poursuivant en disant qu’Arsenal l’avait acheté pour ce genre de gestes. Oui, Arsenal l’avait acheté pour ce genre de gestes et il les a faits, encore et encore. Mais pas assez, pas assez longtemps. Gervinho et Oxlade-Chamberlain sont arrivés à leur tour, reléguant Arshavin sur le banc alors qu’il décevait depuis déjà plusieurs mois tout en profitant d’une concurrence faible. Arshavin quitte les Gunners dans l’obscurité, boudé par les fans, accaparés par leurs nouvelles recrues.
Le Russe est néanmoins un des joueurs qui comptent dans cette période creuse d’Arsenal. Ses buts et passes décisives resteront mémorables pour leur pureté, leur importance aussi. Son entrée contre Barcelone la saison dernière ne sera jamais oubliée. Un quart d’heure après avoir foulé la pelouse, Arshavin fait rugir l’Emirates comme jamais en inscrivant le but de la victoire, d’un superbe contre-pied, sans conviction particulière, sans la concentration que demanderait un match de cette tension. Tel Arshavin, Arshavin battit Valdes tranquillement puis mit sa tête dans son maillot, disparaissant une fois de plus. Le quadruplé contre Liverpool, déjà évoquée, est historique parce qu’il arbitra la lutte entre Manchester United et les Reds dans la course au titre. Andrei traumatisa une autre fois Liverpool, inscrivit un superbe but à Old Trafford et permit souvent aux Gunners d’éviter un mauvais résultat. Un des meilleurs passeurs d’Europe (son triplé de passes décisives contre Porto est fantastique), un des plus beaux joueurs du championnat anglais dont le talent ne peut être mesuré par les statistiques parce que la classe n’a pas d’Opta.
Arshavin retourne donc chez lui, après être passé rapidement à l’Ouest, où il aura brillé quand il en ressentait l’envie. Il laisse derrière lui des gestes, des buts, des passes. Des attitudes frustrantes aussi, mais le souvenir sera celui du petit ailier aux pieds géniaux, à la lucarne facile. S’il venait à revenir vraiment à Arsenal (son contrat se termine en juin 2013) après un intermède au pays, l’espoir de le voir renaître ou de se réinventer ne faiblira pas. Comment ne pas souhaiter d’autres explosions de talent ?





