Tous les aficionados de Football Manager qui ne jurent que par un onze de départ équilibré le savent : ce monde manque cruellement d’arrières latéraux compétents. Combien d’équipes remarquables auront compté des latéraux un peu trop faibles ? Combien de podiums auront été foulés du pied par des joueurs médiocres ? Combien de coupes auront été souillées par des mains qui auront passé 90 minutes à s’excuser d’erreurs incessantes ? Pourtant, à la différence d’un gardien ou d’un buteur, le latéral n’est pas prédestiné à être en pleine lumière, exposé aux critiques d’un public exigeant. A la fois fondu dans la masse et légèrement à distance, tout au fond de son aile, il aspire simplement à de la tranquillité, de l’espace et des courses pleines de liberté.
Il serait largement minimaliste (voire même furieusement erroné) de penser que la pénurie de maîtres des couloirs n’est qu’un problème générationnel dont on rira dans 10 ans. Si aujourd’hui, Christophe Jallet a le droit de chanter la Marseillaise avec un joli t-shirt bleu clair frappé du coq, c’est certainement plus qu’un petit coup de chance pour lui. D’ailleurs, rares sont les arrières latéraux à faire l’unanimité. Ils sont peut-être 5, peut-être un peu plus, mais en tout cas beaucoup trop peu pour masquer le problème qui existe ; il s’agirait d’étudier plus précisément la situation. En d’autres termes, diagnostiquer la maladie qui gangrène ce poste, et ce via deux points essentiels : depuis quand cette période de vaches maigres dure-t-elle, et pourquoi.
Bernard n’a pas compris : ça n’est pas lui qui décide de sa mise à mort.
Autant être clair dès le départ : si vous cherchez dix arrières latéraux qui ont marqué l’histoire du foot avant les années 2000, ça ne va pas être une partie de plaisir. Parce que le poste était déjà très ingrat à l’époque ? Pas vraiment. En fait, le problème de l’arrière latéral à l’ancienne, c’est qu’il manque terriblement d’originalité. Prenez l’exemple de Ruud Krol, l’arrière gauche des Pays-Bas et du grand Ajax : arrivé à son poste par défaut, il est avant tout un grand athlète, extrêmement polyvalent. Une situation qui se raréfie énormément dans un football dont chaque poste revendique maintenant ses caractéristiques. Si Krol a autant marqué son époque, c’est principalement grâce à son bon niveau défensif général (il a même joué libéro, un poste bien différent du latéral) mais aussi au progrès tactique de l’Ajax de l’époque, où l’on a vite compris que les milieux devaient eux aussi partir sur les couloirs. Même jusqu’à la fin des années 90, c’est bien le premier mot qui domine le deuxième dans l’expression « défenseur latéral ». Que les deux buts de Thuram contre la Croatie ne nous fassent pas oublier que Lilian est plus un défenseur rigoureux qu’un latéral inspiré.
Finalement, c’est du Brésil que viendra la révolution. Evidemment, à ce niveau-là du raisonnement, vous pensez à Roberto Carlos, peut-être aussi à son compère Cafu, et vous n’avez pas tort. Mais bien avant Tic et Tac, c’est un autre auriverde qui a ouvert la voie : Djalma Santos, l’arrière droit du Brésil 1954-1962, pas la pire époque du pays au niveau ballon rond. Djalma est un des premiers, grâce à une endurance et une pointe de vitesse non négligeables, à réussir les allers retours nécessaires pour apporter offensivement et couvrir son flanc. A une époque où le latéral est plutôt livré à lui-même dans sa moitié de terrain, c’est son physique qui fait la différence et le consacre parmi les tous meilleurs mondiaux. Cette tradition des arrières brésiliens cavaleurs se perpétue notamment avec Branco, connu pour une anecdote assez incroyable : un jour de match contre l’Argentine, le staff adverse lui donna une bouteille d’eau chargée de somnifères pour calmer sensiblement les courses du latéral. Bien entendu, les compères Roberto et Cafu prolongeront la tradition des latéraux mobylette, en y ajoutant une petite pointe de technique et de puissance. Et c’est pas Fabien Barthez qui dira le contraire.
Roberto Carlos, passion cuissots de 8m3
A ce niveau du constat, une question se pose : si les latéraux ont eu tendance à développer des caractéristiques techniques/tactiques/physiques particulières, pourquoi en est-on arrivé à les juger aussi durement ?
Le véritable problème tient en fait en une maxime que se répètent quotidiennement les flemmards pour justifier leur procrastination : « plus tu en fais, plus on t’en demande ». A partir du moment où le latéral arrive à couvrir une zone du terrain de plus en plus étendue, et à multiplier les ascenseurs le long de son couloir, personne ne peut se contenter de le voir cavaler sans faire plus. Tant qu’à être là, il n’a qu’à provoquer, dribbler, décaler, centrer. A force d’avoir des éléments d’exception qui ont révolutionné leur poste, on s’est habitués à demander énormément d’un poste pourtant bien ingrat. Si l’on peut considérer que le latéral était dans le passé trop limité aux tâches défensives, il n’en reste pas moins un arrière de métier, dont on ne peut pas attendre un bagage technique égal à celui d’un milieu offensif. Rares ont été les arrières latéraux à apporter satisfaction grâce à un seul exercice dans lequel ils excellaient : on peut citer notamment Willy Sagnol, qui compensait une présence athlétique discutable par une qualité de centres terrible, et bien sûr un repli défensif impeccable. Pour un poste qui s’est révolutionné grâce au développement d’une caractéristique en particulier, le fait d’insister sur une autre spécificité peut largement se justifier. Mais à moins d’être un maître dans un aspect particulier du jeu, le latéral doit donc être au four et au moulin pour satisfaire tout le monde.
Après une surenchère très rapide dans le petit monde des arrières latéraux, l’heure est peut-être à la raison face à l’augmentation croissante des attentes autour de ces défenseurs d’un nouveau genre. Tout le monde ne peut pas être Roberto Carlos, et il serait temps de le comprendre pour permettre aux latéraux de se concentrer sur les vraies priorités de leur rôle. A force de jouer les précurseurs au niveau des latéraux offensifs, les brésiliens se retrouvent aujourd’hui avec un Daniel Alves tête de file à droite. Si vous craquez sur sa jolie chevelure dorée, vous n’êtes peut-être pas objectifs. Mais, personnellement, je n’aimerais pas que le poste de latéral ressemble à ce type de joueurs beaucoup trop offensifs. Dans son style de jeu, Alves ressemble à un benjamin qu’on aurait mis en défense alors qu’il voulait être numéro 10, et qui passe son temps dans la moitié de terrain adverse. Le salut du poste passe peut-être aussi par une prise de conscience généralisée de la part des coéquipiers de l’enjeu énorme d’une répartition des tâches sur les ailes. Après tout, comme on dit à Lyon, le repli défensif de Sidney Govou a réussi à faire croire à toute la France que François Clerc était un latéral niveau LDC.








