Encore embryonnaires dans le football français, les initiatives d’origines populaires progressent en Angleterre où pas moins de 32 clubs sont actuellement gérés par leurs propres supporters. Si aujourd’hui des clubs comme l’AFC Wimbledon ou le FC Portsmouth ont permis de médiatiser cette contre-culture anglophone, son premier représentant historique a connu un éclairage plus confidentiel. Bienvenue au Enfield Town Football Club, premier fan-owned club britannique.
Situé au Nord de Londres dans le borough qui porte son nom, la ville d’Enfield fonde son équipe locale en 1893, motivée par les récentes créations des clubs voisins à Barnet et à Tottenham. Prenant le nom d’Enfield FC 7 ans plus tard, le club emménage en 1936 dans le petit stade communal de Soutbury Road. Les E’s deviennent alors peu à peu une figure incontournable de la ligue amateur, y remportant pas moins de 12 championnats et 26 coupes¹ entre 1947 et 1995. Mais dans les années 90, les premiers soucis financiers apparaissent, résultat d’une gestion de plus en plus cahoteuse de la part du président Tony Lazarou. Si le club parvient à maintenir un niveau sportif satisfaisant, la situation s’aggrave graduellement.
Une première dans l’histoire
Le tournant a lieu en 1999. Alors implanté en Isthmian League First Division (alors 7e division anglaise), le club est miné par l’incapacité du comité directeur à assainir ses finances et se voit contraint de vendre son fief historique de Southbury Road. Dès lors, Enfield FC est déraciné, connaissant 6 déménagements en deux ans. A cette période, un premier mouvement de supporters s’organise et entame des discussions avec Lazarou dans le but de financer une installation définitive dans un stade du borough. Incapable de répondre aux attentes des fans, le président voit ces derniers se radicaliser et se heurte alors à une fronde générale. La cristallisation des tensions aboutit en 2001 à la création du Enfield Supporter’s Trust², et par la même, à une première dans l’histoire du football anglais. Le 23 juin, les membres du Trust votent à 89 % (263 oui pour 34 non) la fondation d’un nouveau club autogéré par ses supporters : le Enfield Town Football Club est né³. Cette reprise en main autonome marque donc l’aboutissement d’un bras de fer autant financier qu’identitaire, la perte du stade ayant été perçue comme un arrachement symbolique provoqué par une opacité totale dans la gestion du club. Dave Bryant, premier président d’Enfield Town, ne manquera d’ailleurs pas de souligner quelques jours plus tard ce qui pour lui constituait la base du problème : vendre Southbury Road revenait à quitter la ville : «The old club died when they left Enfield».
Dès lors, tout va aller très vite. Deux jours plus tard, le club remporte un premier succès en se voyant autorisé à intégrer l’Essex Senior League, en 10e division. Dans la foulée, le Trust trouve un accord avec les Brimsdown Rovers afin de partager pendant 10 ans leur stade de Goldsdown Road situé à 5 km de son pré natal. Fait plus marquant, Enfield jouit très vite de son statut de first english fan-owned football club et enregistre en deux mois plus d’une une centaine d’abonnements. Lors de son premier match officiel, 516 personnes assistent à la rencontre, confirmant le succès de sa réinsertion locale. Commence alors une escalade progressive des échelons nationaux. En 2005, le club accède à la Southern League Division One East (devenu la 8e division suite à un premier remaniement administratif), manquant de peu l’exploit d’une double promotion l’année suivante. Reversée en Isthmian League First Division suite à un second remaniement (équivalent de la Southern mais recouvrant le Sud-Est de l’Angleterre) en 2006, le club atteint finalement la marche supérieure cinq ans plus tard. En parallèle, l’équipe connaît également le succès en coupes amateurs remportant pas moins de 3 trophées et finissant 3 fois finalistes.
One member, one vote
N’ayant connu aucune relégation et s’appuyant sur un programme de financement «localisé», Enfield Town parvient aujourd’hui à pérenniser tant bien que mal un système de développement économique et culturel loin des standards britanniques actuels. Administrativement le fonctionnement du club repose sur le principe de «one member, one vote» : les membres qui cotisent sont invités à voter pour l’élection du comité directeur comme pour toutes les propositions majeures présentées lors des réunions. Majoritairement financé par son actionnariat populaire, le club prospecte également chaque année pour recevoir le soutien de sponsors locaux, proposant également une source de financement par un système de loterie. Par ces différents biais, les Towners ont récemment franchi une nouvelle étape dans la reconstruction symbolique et sportive du club en posant leurs valises dans un stade au cœur du quartier. En 2011, Enfield Town a emménagé au Queen Elizabeth Stadium, retrouvant ainsi un terrain propre après 12 ans de colocation forcée.
La stabilisation du club, autant sur le plan identitaire qu’économique, préfigure celle que connaîtra Wimbledon un an plus tard à la suite du déménagement des Dons à Milton Keynes (4). L’AFC ne manquera d’ailleurs pas de souligner cette filiation à l’occasion du 5e anniversaire du club :
«We are delighted to hear that all of you at Enfield Town FC are celebrating your 5th anniversary.
Enfield Town started almost exactly a year before we did. You were very helpful when we were trying to get going and an inspiration too, because you had shown us what could be done. We have very fond memories of those early days and send you our best wishes for a strong and healthy future on and off the pitch»
Structurellement, l’histoire des Towners interpelle de plus en plus dans un championnat où les attaches culturelles et historiques des clubs ne manquent pas d’être fragilisées par un système économique de moins en moins viable. Dans une époque où la gouvernance des clubs de Premier League semble distendre le lien entre ces derniers et leur base populaire, Enfield Town semble effectuer le chemin à rebours. Et à défaut de s’accompagner pour l’instant de résultats probants au plus haut niveau, cette initiative est peut-être la preuve que le déracinement social du football n’est pas un mouvement inéluctable.
Oscar
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1. En Angleterre, la non-league (système représentant le football amateur) organise également ses propres coupes.
2. Un organisme à but non lucratif ayant pour objectif de renforcer l’influence des supporters dans la gestion du club. Cette initiative a été fortement soutenue par l’association Supporter’s Direct, un organisme prônant une meilleure « gouvernance du football au travers de l’implication des supporters et de l’actionnariat populaire », qui sera également présente lors de la fondation de l’AFC Wimbledon.
3. Notons que la fondation d’Enfield Town FC ne signera pas la mort de son prédécesseur. Le Enfield FC sera rebaptisé Enfield 1893 en 2007 et végète aujourd’hui en 9e division.
4. Il serait néanmoins incorrect de voir dans ces processus une possible comparaison. Si l’AFC fut formée à la suite d’un déracinement total et brutal de son point d’ancrage, la création d’Enfield Town résulte à la fois d’une perte de repère symbolique (le départ du stade) et d’un manque de solvabilité économique.








