« Aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années. », écrivait Corneille il y a maintenant un certain temps. Cette phrase, qui pourrait figurer sur la carte de visite de Jean-Michel Aulas, trouve aujourd’hui un écho particulier tant les transferts élevés de jeunes pépites se multiplient. Alors, ça va chercher dans les combien, le prochain Zidane ?
Si Jean-Pierre avait un droit de regard sur les transferts, ça serait moins le bordel.
Le 2 septembre, à une heure où la boucherie de tonton Adil était déjà fermée depuis longtemps, l’OM a mis un terme à un feuilleton de l’été dont la qualité n’avait rien à envier à Zodiaque, diffusé en 2004 sur TF1 et qui faisait depuis référence en la matière. 15 millions pour une coiffure impeccable, des promesses par centaines, mais surtout des réactions, partout, tout le temps. Au-delà de la dimension symbolique d’un bras de fer qui tourne à la faveur du joueur, que penser de la somme ? Les Marseillais, en majorité fiers de leur nouveau poulain, se défendent en accusant un marché devenu fou, dont les prix n’ont plus rien à voir avec ceux d’il y a encore quelques étés. Après tout, Thauvin ne vaut-il pas 15% de Gareth Bale ? Si on met sur un terrain 6 Thauvin contre un Bale, qui l’emporte ? Les raisonnements hautement scientifiques comme ce dernier se succèdent au fil des débats, alors que le joueur, lui, n’a toujours pas joué un match de Ligue 1 depuis mai dernier.
Heureusement, tous les transferts de jeunes joueurs prometteurs ne tiennent pas en haleine les rédactions pendant de longues semaines. Au-delà du cas Thauvin où toutes les parties en présence ont malheureusement versé dans un excès certainement encouragé par l’intérêt médiatique, le statut du jeune joueur a changé, et soulève de nouvelles questions. Si tous les clubs cherchent à détecter de plus en plus tôt la nouvelle pépite qui leur assurera, sinon une plus-value sportive, au moins un retour sur investissement maximal, il est logique que des échanges précoces s’en suivent. Sur ce point, rien de nouveau : souvenons-nous du mythe du « joueur français parti trop tôt » qui animait déjà toutes les conversations quand le jeune Djibril Cissé, alors impérial en Division 1, entendait les sirènes de l’étranger. Sinama-Pongolle, Le Tallec, des noms qui resteront longtemps synonymes de transferts trop précoces et de talents gâchés. Seulement, aujourd’hui, ce n’est plus l’âge qui soulève des questions, mais le prix : combien est-on prêt à offrir pour un potentiel naissant, mais pas confirmé ? Le marché du jeune joueur est-il vraiment atteint d’une ivresse qui pousse à la surenchère, ou le football a-t-il évolué au point de justifier des sommes toujours plus élevées ?
Âge tendre et chèques en bois
Quelques semaines avant que Flotov ne quitte la capitale des Flandres pour l’équivalent du PIB mensuel de la Micronésie, un événement ayant fait un peu moins de bruit n’est pourtant pas moins significatif : Anthony Martial, sacrifié sur l’autel de la trésorerie dans le vert, est devenu le joueur mineur le plus cher de l’histoire de la Ligue 1. Cinq millions d’euros pour un espoir de Tola Vologe, peut-être l’attaquant le plus prometteur de sa génération à la confluence du Rhône et de la Saône, mais seulement 51 minutes de Ligue 1 au compteur. Bien sûr, Martial n’a pas attendu d’avoir le blason de la Ligue 1 apposé sur le bras pour jouer au foot, mais il ne s’agit là que d’un potentiel en attente de confirmation, de belles promesses qui n’engagent que ceux qui sont prêts à payer pour les voir en action.
Alors certes, il s’agit là d’un transfert de l’ogre Monaco, d’un club qui n’a pas peur de poser des gros billets sur les tables de négociation, et dont la stratégie d’image consiste même en une surenchère permanente pour effrayer et faire parler de soi. Pourtant, il y a bien eu cet été un appétit particulier pour les jeunes talents, et pas seulement en France ; si l’on observe les 50 transferts les plus onéreux de tous les temps de joueurs de moins de 23 ans, une tendance se dégage clairement. De Neymar à Kondogbia en passant par Isco, Lamela ou Schürrle, 10 jeunes joueurs ont gagné leur place dans le top 50 en étant transféré cet été.
Trop contents d’avoir passé vivants le bug de l’an 2000, les clubs ont eu la main lourde au mercato suivant.
Difficile évidemment de savoir si cette tendance va durer, mais le fait est clair : cet été, les jeunes ont eu le vent en poupe. 24 transferts de joueurs de moins de 23 ans se sont conclus à 10M ou plus, parmi lesquels 4 français : Kondogbia et Thauvin, donc, mais aussi Digne et Guilavogui. Ne faisons pas de raccourci hâtif : loin de moi l’idée d’affirmer que mettre plus de 10 briques sur un joueur de cet âge est un geste inconsidéré et forcément symbolique d’une folie générale du marché. Mais il s’agirait d’étudier tous ces jeunes premiers pour comprendre ce qui motive d’investir grassement sur eux.
Habileté et rentabilité
Revenons un instant au cas Thauvin, cette fois dans le camp des détracteurs, ceux qui ne comprennent pas qu’un rookie puisse quintupler de valeur en 6 mois. Le principal reproche fait aux dirigeants olympiens est d’avoir fait sauter les plafonds de la carte bleue pour un joueur qui n’a qu’une connaissance limitée du haut niveau. Thauvin sort d’une saison pleine avec le SC Bastia, mais c’est malheureusement la seule en 1e division dont il puisse se targuer. Bien sûr, il est Champion du Monde des moins de 20 ans, mais cela ne suffit pas à dissiper les doutes : le championnat est une discipline à part, une année entière où la régularité prime. Et cette régularité, bien malin qui saura en faire la démonstration en s’appuyant sur une carrière aussi jeune.
Le prix d’achat serait-il donc fonction de cette régularité ? Après tout, puisque c’est bien cette insécurité qu’on reproche aux équipes qui investissent lourdement sur des jeunes talents, il serait tentant d’investir sur des éléments qui allient talent et garanties. Dans un football dont le vocabulaire se rapproche de plus en plus de celui de la gestion patrimoniale, pourquoi les clubs ne chercheraient-ils pas les mêmes qualités que celles de leurs placements financiers : rendement et sécurité ? Pour s’en convaincre, reprenons nos 24 stars de l’été qui ont fait l’objet d’indemnité de plus de 10M, et observons leur expérience, en nombre de matches professionnels.
Sur les ratios prix/expérience de ces 24 joueurs, deux tendances se dégagent. A moins de 20 millions, l’expérience semble n’avoir qu’une influence limitée sur le prix d’achat : Bojan, 240 matches en pro au moment de son transfert, a été racheté par Barcelone quasiment au même prix que celui qui l’avait fait partir de Catalogne 3 ans plus tôt. Dans ce groupe de ceux qui valent entre 10 et 20 millions, on retrouve aussi des joueurs comme Eriksen ou Ljajic, qui ont enchaîné les matches au plus haut niveau sans pour autant valoir plus que Digne, Thauvin ou Bruma, un peu plus tendres. Les 4 non-internationaux de ce groupe, que sont Digne, Fred, Thauvin (20 ans chacun) et Bruma (18 ans), avec leur faible nombre de matches en pro, confirment que l’expérience ne joue dans cette gamme de prix qu’un rôle limité.
Au-dessus de 20 millions, en revanche, la relation prix-expérience semble plus claire. Sur les 10 joueurs concernés par ces montants, 6 apparaissent quasiment sur la même ligne, et indiquent une corrélation entre des indemnités de transfert record et un nombre de matches déjà conséquents pour leur jeune carrière. En-dessous de cette ligne apparaissent 3 joueurs : Kondogbia, dont le prix n’aurait pas pu être plus élevé (clause libératoire), Thiago Alcantara qui avait lui aussi une clause, et Schürrle, dont Leverkusen ne demandait pas plus. Seul joueur au-dessus de la ligne représentant la tendance, Marquinhos, acheté pour plus de 30 millions par le PSG après une bonne saison à la Roma, sans pour autant être international.
Tous les transferts de jeunes pépites ne peuvent donc pas être analysés de la même façon. Au-delà d’un certain montant, le talent seul du joueur ne suffit plus pour justifier des indemnités qui pèsent lourdement sur le budget transfert d’un mercato. En dehors de l’exception Marquinhos, acheté par un PSG en quête d’investissements médiatiques pour contrer l’influence grandissante de Monaco, les joueurs transférés pour plus de 20 millions affichaient des garanties de niveau proportionnelles à la somme dont ils ont fait l’objet. En-dessous de ces sommes, pourtant, le talent semble suffire à justifier des montants à huit chiffres, même si les joueurs n’ayant même pas deux saisons dans les jambes sont encore rares. Malgré une recherche bien compréhensible de sécurité dans les investissements, il y a dans le marché des transferts des espoirs du football mondial une part d’irrationalité encore bien présente. Rendez-vous dans quelques années pour voir si ces coups de folie auront été plus judicieux qu’ils ne semblent l’être aujourd’hui.








