« Corner intéressant », « bon corner », « corner bien tiré ». Le coup de pied de coin est une énigme depuis l’invention des commentaires sportifs. Sa qualité semble surtout dépendre du jugement du commentateur, qu’il soit réellement bien tiré ou non. Où se trouvent donc les vrais fondements d’un bon corner ?
Précisons d’abord que le corner est une occasion de but, toujours. Il permet à une équipe de venir en nombre devant le but adverse, et ainsi de ne craindre que modérément une contre-attaque de l’opposant. Aussi, il permet de choisir le tireur et les destinataires, contrairement à une action de jeu où ces acteurs dépendront des circonstances, des problèmes posés par l’adversaire. Le corner est toujours dangereux, et il est ainsi très difficile à évaluer. Pourquoi tel corner serait plus intéressant qu’un autre ?
Évacuons déjà les paramètres évidents. Si le suspense n’est plus, le corner perd de son intérêt. Un corner pour une équipe menée 4-0 pourrait être bien tiré, mais il ne sera jamais intéressant (sauf si Dominique Le Glou se trouve derrière le micro). Ce que cache le terme intéressant, il faut le comprendre, c’est la possibilité de revenir dans le match/prendre l’avantage. Marquer tant qu’on a encore des chances d’obtenir un point ou la qualification.
Ces points éclaircis, il est indispensable de distinguer les deux jugements du corner : « le corner intéressant/bon corner », antérieur à son exécution, face au « corner bien tiré », qui en temps normal est exprimé alors que la balle se dirige vers la surface, donc après son exécution, l’exécution étant la balle frappée par le tireur, un instant T.
Le « bon corner », le « corner intéressant »
Ce jugement du corner est le plus compréhensible des deux. D’abord parce qu’il est vrai. Le suspense existant, condition sine qua non, tout corner sera « intéressant », tout corner sera « bon », parce qu’il est une chance de marquer. Vient alors une autre question : pourquoi le qualifier ?
En effet, si tout corner placé dans un cadre où le suspense est présent s’avère intéressant, quel besoin de le dire ? Il suffirait alors de dire « corner ». Le score étant affiché, chaque téléspectateur sait qu’un corner est un évènement. L’information que donne le commentateur est inutile parce qu’elle est déjà sue, assimilée par tout amateur de football un tantinet intelligent. Corner équivaut à intéressant. Le pléonasme se révèle sans intérêt analytique.
Ces expressions ont évidemment un autre but. Les commentaires, avant de proposer une analyse (c’est rarement le cas), existent pour donner un rythme à la rencontre, le football étant régulièrement critiqué pour sa propension à proposer des temps morts, incompatibles avec une retransmission télé. Le football est considéré comme un divertissement, il doit en remplir la charte. Le « bon corner/corner intéressant » se fait entendre pour réveiller l’audience si elle somnole, il est d’ailleurs prononcé sur un ton enjoué dans la plupart des cas. La version plus courte est parfois utilisée, un simple « corner » exprimée de manière plus enthousiaste : « corner ! ». Christian Jeanpierre en est un spécialiste, il peut l’accompagner d’un « hey hey » qu’on ne négligera pas tant il est capable de simultanément faire rire et plonger dans une grave réflexion sur son origine.
On comprendra que le « bon corner », le « corner intéressant » est une façon sonore de captiver le téléspectateur, plus qu’un avis footballistique. En ce sens, il est justifiable. Le football à la télévision, c’est du football, mais c’est surtout de la télévision.
Le « corner bien tiré »
Le « corner bien tiré » est une énigme bien plus insolvable. Il peut arriver à tout moment entre la frappe du ballon et le moment où il entre concrètement dans la surface, où la courbe atteint sa destination. Souvent exprimé par le consultant, le « corner bien tiré » ne se révèle d’aucun intérêt footballistique ni télévisuel. Analyser ? Non, puisqu’il est souvent prononcé au hasard. Spectaculaire ? Rarement, à moins que l’auteur soit Frank Lebœuf, et là c’est l’hilarité. Parce que c’est Frank Lebœuf.
Le « corner bien tiré » peut être entendu comme un mensonge. Le consultant (ou le commentateur si son contrat lui autorise à donner son opinion) juge le corner bien tiré avant même qu’on puisse savoir : 1. sa destination 2. si sa destination est atteinte 3. si sa destination est pertinente. Dans des cas extrêmes, le « bien tiré » retentit alors que le corner n’a pas été tiré, à quelques fractions de secondes. Exceptionnel.
Est-ce que le consultant nous mentirait délibérément ? Est-ce une mauvaise habitude ?
Ce « corner bien tiré » pourrait être une dérive du consultant-roi, à qui il arrive de parler plus que le commentateur pendant un match. Dans la surenchère d’opinions, le consultant va jusqu’à juger des évènements à venir. Après tout, il y a quelques probabilités que le corner soit vraiment bien tiré.







bon article. C’est vrai que ce tic de langage est tout simplement insupportable…
bon article. C’est vrai que ce type de langage est vraiment insupportable.
Enorme! J’ai vraiment adoré le passage CJP!
Un corner fait évènement. Pourquoi le souligner ?Mais c’est l’essence du commentaire de foot d’être une paraphrase.
L’analyse du ‘corner bien tiré’ est injuste. Certes des commentateurs anticipent. Mais il s’agit bien d’un geste technique dont on peut apprécier la réalisation même si l’équipe en défense s’emploie à faire échouer son dessein.
La référence au corner ‘tiré à la reimoise’ mériterait aussi votre sagacité.