Alors que l’équipe de France a récemment obtenu un résultat significatif en accrochant l’Espagne championne du monde et d’Europe en titre à Madrid, un fait de jeu assez flou largement commenté et à la conclusion incertaine est venu contenir nos effusions de joie légitimes. Dans la foulée de cette action litigieuse, certains médias s’en sont donnés à cœur joie pour réécrire l’histoire de ce match, bourrés de certitudes.
TF1 hors-jeu
Pas besoin de vous faire un dessin. Excentré sur la gauche des cages d’Iker Casillas, à au moins vingt-cinq bons mètres, Yohan Cabaye s’apprête à tirer un coup franc potentiellement dangereux puisque proche de la surface de réparation espagnole. Il s’exécute. Son centre trouve Karim Benzema à l’opposée qui, du crâne, remise sur Jérémy Ménez. Le milieu offensif du PSG place une tête qui termine sa course au fond des filets ibères. Euphorie et scène de joie de courte durée : le but est refusé. L’attention se porte tout naturellement sur le corps arbitral et le ralenti de cette action en deux temps, la phase « émetteur Cabaye – destinataire Benzema » précédant la phase « émetteur Benzema – destinataire Ménez ». Comme très souvent, le révélateur de hors-jeu ne révèle pas grand-chose, celui de TF1 (qui diffusait le match en France) étant ainsi placé devant tous les joueurs (voir ci-dessous). La réalisation internationale, tout aussi pertinente que son homologue française, ne nous aiguille pas davantage sur la situation, comme indiqué dans l’image du dessous.
Vient alors la mi-temps et cette réflexion étonnante de la part des commentateurs de TF1 (Christian Jeanpierre – Bixente Lizarazu – Frédéric Calenge). Si la position de Karim Benzema au départ du coup franc tiré par Yohan Cabaye paraît litigieuse, celle de Jérémy Ménez n’est sujette à aucune discussion : il se situe bien derrière un défenseur espagnol. C’est à partir de cette position licite et du timing avec lequel l’un des arbitres assistants a levé son drapeau que les commentateurs vont, d’un but refusé au terme d’une action litigieuse, arriver à la conclusion d’un but injustement refusé. Normalement seul juge, le terrain et les joueurs se déplaçant dessus étaient relégués sur le banc des commentaires, barrés par le mouvement d’un bras allant de bas en haut signifiant « position illicite ». Et c’est bien le malheur de la situation. Tandis que la phase « émetteur Cabaye – destinataire Benzema » semble réelle source de litige, c’est la phase n’émettant aucune interrogation qui créé la polémique. Il est déjà contestable d’affirmer avec vigueur et certitude à quel moment et pour quelle raison l’arbitre assistant a daigné agiter le drapeau tenu fermement au bout de ses bras sans recueillir l’avis de l’intéressé, mais il l’est encore davantage quand le commentaire porte sur la phase de l’action qui ne souffre d’aucun débat.
Le soir même, divers intervenants sur les plateaux télévisés suivaient la ligne proposée par TF1 en se focalisant sur l’instant précis du fameux lever de drapeau, sans se soucier une seconde de la phase créatrice du litige. Et quand on s’y intéresse, les apprentis yeux de lynx entrent en scène, notamment l’ancien arbitre international Joël Quiniou qui déclarait sur les ondes de RMC que, sur l’action contestée, « Karim Benzema (était) sur la même ligne que l’avant-dernier défenseur. Il n’(était) pas hors-jeu. ». La même ligne fut tenue par les joueurs et le staff des Bleus, et reprise le lendemain dans la presse des deux pays. Citons la Dèche : « On a marqué ce but qui était valable. ». Beaucoup de certitudes pour peu d’images claires.
Réécrire l’histoire, inventer l’injustice
Toujours est-il que l’interprétation erronée du litige (le timing du lever de drapeau qui prime sur la position des joueurs sur le terrain) a bien servi certains médias avides d’histoires à raconter autour d’une performance sportive de haut rang. Là encore, TF1 s’illustre par le biais son magazine hebdomadaire Téléfoot daté du 21 octobre dernier. Dans son reportage « Bleu confidentiel », dont l’objectif annoncé est de nous faire vivre les coulisses de l’équipe de France, la voix de Frédéric Calenge n’hésite pas à interroger le téléspectateur en même temps que le membre de l’encadrement sur les raisons qui ont contribué à la qualité de la majeure partie de la seconde période tricolore. Un tel reportage s’arrêtant de toute façon à la vie du groupe et n’ayant pas pour but de rentrer dans de quelconques considérations tactiques, nulle surprise au rendez-vous. La question de l’« injustice » subie par les Bleus est celle qui domine. La notion d’« injustice », un véritable classique dans les matchs internationaux, notamment pour qualifier une défaite difficile à avaler. Téléfoot ne se prive pas ici d’utiliser ce terme, quand bien même l’action litigieuse demeure floue à l’heure actuelle. Les principaux intéressés ne se sont pas privés d’écarter cette hypothèse farfelue.
Le désir de romancer un match ou une soirée de football est intarissable pour les médias footballistiques adeptes de sensationnalisme. Le procédé est connu et perdure depuis quelques décennies. Et lorsque l’on se trompe, on n’est pas loin du drame. Au cours de la Coupe du monde 1998, un tel épisode était arrivé lors de la dernière journée du groupe A. Le Maroc, entraîné à l’époque par Henri Michel (vous voyez déjà le capital sympathie à l’égard des Lions de l’Atlas), corrige l’Ecosse sans bavure. Pour valider sa place parmi les huitième-de-finalistes, le pays du Maghreb doit compter sur une défaite ou un match nul de la Norvège face à un Brésil déjà qualifié. Patatras, les scandinaves inscrivent deux buts dans les dix dernières minutes de jeu, le but fatidique étant inscrit suite à un pénalty contesté provoquant un tollé général. Quarante-huit heures après ce fait de jeu largement commenté, un plan de la télévision suédoise venait attester d’un tirage de maillot de Junior Baiano sur Tore Andre Flo.
L’erreur n’en était donc pas une, mais l’histoire était déjà en marche. Dans un bouquin (préfacé par Dominique Grimault) retraçant les aventures de ce Mondial disputé à domicile, on trouve ainsi ce commentaire surréaliste en tête d’un article : « L’histoire de la Coupe du monde est truffée d’erreurs d’arbitrage. L’édition 98 n’a pas failli à cette (triste) règle. D’un pénalty qui est apparu dans un premier temps imaginaire est née l’injuste élimination du Maroc d’Henri Michel, au profit de la Norvège, elle-même victorieuse d’un Brésil emprunté, parfois même méconnaissable. » Absolument détestable et malhonnête, cet extrait montre malheureusement à quel point certains médias ont un mal fou à se déjuger par rapport à leurs mauvaises appréciations. Ironique, n’est-il pas ?








