À la croisée des chemins. Le match opposant Dortmund à Arsenal mardi soir (1-1) ressemblait à un passage de témoin. Un vieux sage abandonnait ses rêves sur la jeunesse à un jeune disciple encore plein d’optimisme. Presque mort avec sa philosophie cet été, le vieux sage serra les poings lorsque l’arbitre siffla la fin de la rencontre. Il savait que ramener un point du Westfalenstadion ne signifiait pas deux points perdus.
24 ans de moyenne d’âge. Si les marsupiaux avaient joué contre United, Patrice Evra les aurait sûrement qualifiés de nourrissons. En allant plus loin, huit joueurs titulaires au coup d’envoi chez les locaux n’avaient pas plus de 23 ans. Roman Weidenfeller et Sebastian Kehl augmentaient radicalement la moyenne avec leurs 31 printemps, Lukasz Piszczek faisait presque figure de vieillard avec ses 26 ans.
Trou d’ère
La renaissance de Dortmund, aussi belle dans les résultats que dans la manière, s’enjolive encore en se replongeant dans le passé récent du Borussia. En 2000, le BvB prend le risque d’entrer en Bourse et devient acteur de l’incroyable inflation des transferts et des salaires au début du siècle (avec de nombreuses équipes italiennes et le Real Madrid). Rosicky, Koller, Frings et le trio brésilien composé d’Ewerthon, Amoroso et Evanilson débarquent chez les jaunes et noirs. Coûteux, le recrutement apporte néanmoins un titre de champion en 2002, sous la direction de Matthias Sammer, joueur emblématique du club devenu entraîneur.
Extrêmement fragilisé par la faillite à l’automne 2002 du groupe Kirsch, détenteur des droits télévisés du championnat allemand, le Borussia aggrave son cas en perdant au tour préliminaire de la Ligue des Champions 2003/2004, se privant d’une manne financière indispensable (près de 20 millions d’euros). Malgré la réduction des salaires, le club, touché par la dégringolade de ses actions en bourse, enchaîne trois saisons de pertes financières, vend son stade à 75% en 2005 – rebaptisé Signal Iduna Park – avant de le racheter un an plus tard à 51% grâce à un emprunt auprès de la banque Morgan Stanley. Dortmund survit grâce à ses (ex-) sponsors qui sauvent le club de la rétrogradation en troisième division allemande, soit le premier échelon de l’amateurisme. La saison 2006/2007 marque le retour des bénéfices et le départ des stars d’alors. Tomas Rosicky surtout mais David Odonkor également, porté disparu depuis. Toujours balbutiant bien que Thomas Doll ait remplacé Bert Van Marwijk, qui lui-même avait remplacé Matthias Sammer à l’été 2004, Dortmund frôle même la relégation en fin d’exercice.
Thomas Doll dirige le Borussia pour une deuxième saison, ratée, terminant à la treizième place, et démissionne. Fin d’une ère compliquée qui laisse la place à un redémarrage total.
Klopp time
Joueur, de 1987 à 2001, puis entraîneur, Jürgen Klopp a principalement roulé pour Mayence. 325 matches pour 52 buts en onze ans, puis sept en tant que coach du FSV. Il débarque à Dortmund en mai 2008 et emmène dans ses valises Mohamed Zidan et Neven Subotic, deux joueurs qu’il avait dirigés à Mayence. Le premier jouera les renforts en attaque tandis que le second s’imposera comme un titulaire en défense centrale, épaulé par Mats Hummels. Peu à peu, Klopp rajeunit l’effectif et fait émerger quelques noms. Sahin, Götze, Grosskreutz, Bender, Schmelzer, Lewandowski. Et Kagawa évidemment, le Japonais recruté pour 300 000 euros, vite devenu indispensable au Borussia, à qui il manqua terriblement durant la phase retour du championnat 2010/2011, blessé.
Après deux saisons encourageantes – le Borussia finit sixième en 2009 et cinquième en 2010 – vient la consécration. Avec un style offensif au tempo élevé prônant le jeu à une touche, sans oublier un gros pressing (et une défense incroyable qui n’encaisse que 22 buts en 34 matches, la meilleure devant…Mayence et ses 38 buts concédés), Dortmund tourne à une moyenne de deux buts par match, bien aidé par son avant-centre Lucas Barrios, et enchante l’Europe. Difficile de ne pas y voir la confirmation du Mondial 2010 : après l’Espagne, au tour de l’Allemagne d’être la référence, du jeu si non des résultats, pour l’heure. 2002 puis 2011. Huit ans auront séparé une promesse non tenue et l’équipe la plus jeune championne d’Allemagne (24,2 ans de moyenne d’âge).
Juste un début ?
Que souhaiter, alors, à cette équipe en devenir ? Balancé sous les projecteurs des plus grands clubs, Dortmund a réussi à garder la quasi-totalité de son effectif. Parmi les cadres de l’équipe championne, seul Nuri Sahin est parti, rejoignant le Real Madrid. Ilkay Gündogan – 21 ans en octobre – et Ivan Perisic – 22 ans – sont eux arrivés.
Face à la montée du « phénomène Manchester City » (Malaga, PSG), le plaisir serait de voir Dortmund casser la routine des grands clubs – et des moins grands qui vivent une poussée de croissance pleine de fric – qui recrutent les gros potentiels à prix fort, et le Borussia en compte beaucoup. Le budget pharaonique exclu, que manque-t-il au BvB pour squatter la caste des géants ? Un stade, grand, et rempli ? Non, le Westfalenstadion affiche même une des meilleures affluences moyennes d’Europe avec 72 500 supporters, dont 49 000 abonnés, meilleur score allemand. Un des meilleurs publics aussi. Une histoire ? Non plus, sept titres de champions d’Allemagne, deux Coupes d’Allemagne, une Ligue des Champions, une Coupe des Coupes et diverses finales, notamment de Coupe de l’UEFA.
Le passage de la Bundesliga au troisième rang des championnats européens, octroyant une place supplémentaire directe en Ligue des Champions (trois directes et une en barrages donc) devrait aider Dortmund à enfin se stabiliser en haut de la hiérarchie allemande. Continuer à jouer ensemble, progresser ensemble, défier les mastodontes européens, rivaliser, les battre, marquer l’Histoire de son sport, du moins de son club en vivant une épopée qui paraît totalement anachronique rien que d’y penser. Ne pas se disperser dans chaque club un peu clinquant. Voilà une idée sympathique que pourrait avoir cette génération dorée du Borussia. Jurgen Klopp leur a déjà soufflée, sans aucun doute.
« Nous devons créer un environnement où les joueurs peuvent s’épanouir, grandir et réussir avec passion. » Jürgen Klopp.
« C’est une version plus jeune de moi. » Arsène Wenger à propos de Jürgen Klopp.
PS : le jeu de mot (et j’en suis fier) sur trou d’air/trou d’ère est volontaire. Ce n’est pas une erreur.







