A l’heure où le foot obéit de plus en plus à des enjeux économiques qui détruisent toute candeur sur leur passage, des articles fleurissent pour défendre une vision romancée du sport, une vision qui fait appel au champ lexical de l’amour irrationnel. Mais à trop vouloir contrebalancer un manque d’affectif dans le sport, leurs auteurs prennent le risque de sombrer dans la surenchère.
Il y a des personnes en France qui subissent plus que d’autres l’hyper-budgétisation du football moderne. Les supporters lyonnais, dont je fais partie, pourraient vous raconter pendant des heures comment de mauvais choix économiques ont mis fin à l’euphorie sportive dans laquelle ils ont baigné pendant de longues années. Bien évidemment, les Parisiens sont aussi très concernés par le sujet, eux qui ont été portés en haut des classements par des sommes mirobolantes dont une grande partie se serait d’ailleurs bien passée. C’est d’ailleurs très souvent par ceux-là que sont portés à ma connaissance les textes qui m’amènent à écrire aujourd’hui : des appels au romantisme dans le football, comme pour rappeler que dans un secteur où les devises monétaires sont plus importantes que celles écrites sur les blasons, il reste encore une place pour des sentiments inestimables.
Aujourd’hui Javier Pastore, hier Mathieu Bodmer, Lucho Gonzalez et d’autres encore. Pour certains décevants, pour d’autres incompris, ils agglomèrent/ont aggloméré au cours de leurs années en Ligue 1 des articles à leur gloire. Mais vous l’aurez compris, pour ces joueurs-là, point de statistiques, de dribbles par match, de key passes ou autres indicateurs qui prennent du poids dans un football qui se mathématise. Non, ce qui fait l’exception de ces techniciens, c’est le champ lexical utilisé. Si tant est que l’on puisse éprouver de l’amour pour un sportif en short et chaussettes remontées, alors oui, c’est bien de cela dont il est question. Et je vous ai épargné le A majuscule. On ne parle pas là d’admiration, de fascination devant un niveau technique qui nous faisait orner nos chambres d’enfants de photos de nos techniciens préférés. Pas question ici de célébrer un geste en particulier, ni de se souvenir d’un moment où le joueur a fait basculer le destin de son équipe.
De quoi parlons-nous alors ? Quels leviers vont pousser le supporter à esquisser un sourire, voire écraser une larme à l’évocation d’un simple nom ? Il faut quitter le registre du football rationnel, voire parfois du football tout court, pour comprendre ce qui anime ces fans au cœur tendre. Evidemment, tout passionnel qu’il soit, ce sentiment a commencé autour du football. Des gestes techniques inspirés, une vision du jeu impeccable, quelques matches de virtuose ou tout simplement une histoire qui inspire la sympathie : il en faut parfois peu pour faire naître une flamme. Et une fois que le supporter a posé sa préférence sur un de ces joueurs, plus rien ne peut plus l’en détourner. Le moindre geste technique évoquant ce jour où la romance a commencé sera perçu comme un signe de ce génie que les autres ne semblent pas comprendre ; et les piètres performances, qui ont malheureusement tendance à s’accumuler (sinon, on louerait les statistiques de ce joueur, il n’y aurait pas besoin de faire appel à l’irrationnel) ne sont que des écrans de fumée qui empêchent les impies de voir le (supposé) talent. A force de matches décevants et de critiques acerbes, le supporter passionné se mure dans ses sentiments, persuadé que les autres ne peuvent pas voir ce qui lui saute aux yeux.
Seul sur le stade, les yeux dans l’eau.
Pourquoi donc ai-je donc décidé d’écrire sur ces personnes un peu plus impliquées que les autres ? Dans un pays laïc comme le nôtre, pourquoi ces gens ne pourraient-ils pas vivre leur culte dans la liberté de croyance qu’ils méritent ? Parce que s’il y a bien une chose que le footeux amouraché d’un joueur préfère à la satisfaction de voir son favori exprimer son football, c’est de rencontrer d’autres supporters qui partagent sa conviction. Au milieu d’un océan de consultants et de quidams crachant leur venin dans une totale incompréhension de ce qu’est le génie footballistique, trouver un îlot de bon sens auprès de gens qui voient la même chose que lui. Et ensemble, partir en croisade contre un football qui ne sait plus reconnaître le vrai talent.
Dès lors, tous les moyens sont bons. Le plus répandu, ceci dit, et celui qui a provoqué mon envie de m’exprimer aujourd’hui, est celui de l’article à la gloire du joueur. Tout comme autrefois on chantait la sérénade à l’être aimé, on publie aujourd’hui des textes qui mettent, l’espace de quelques minutes, les exigences du football moderne de côté pour attirer le lecteur dans la sphère purement sentimentale dans laquelle on se trouve. Là, tous les moyens sont bons. Figures de styles, métaphores, citations de philosophes pêchées sur evene.fr et n’ayant évidemment aucun lien avec le football : le supporter ne recule devant rien pour mettre des mots sur sa passion. Des citations bibliques ? Mais pourquoi pas ! Après tout, rien n’est trop beau pour expliquer ce que tant de gens ne peuvent pas comprendre.
Le problème est là. Tandis que les sentiments portant sur un joueur se développent, les odes à leur gloire pullulent, et leurs auteurs ne reculent devant aucune forme stylistique pour prêcher des lecteurs déjà convaincus, et qui s’empressent de montrer l’œuvre à tous les autres fidèles. Nous autres qui «n’y comprenons rien» sommes donc en présence d’une surenchère permanente d’exercices stylistiques, d’articles à la forme surchargée pour faire oublier que le fond n’est rien d’autre qu’une passion inexplicable. A trop vouloir fuir un football dont les enjeux sont plus terre-à-terre qu’on ne le voudrait, trop de désabusés sombrent dans un romantisme aveugle, qui n’a plus d’autre lien avec le jeu que l’évocation d’un «potentiel», un niveau supposé qui ne s’offrira aux yeux que de ceux qui veulent à tout prix le voir.
Certes, le football n’a pas autant d’innocence que nous le voudrions parfois. Certes, il est bardé d’enjeux extra-sportifs qui nous dépassent, et qui donnent parfois l’impression que ce sport que l’on aime tant s’éloigne de nous. Mais sombrer dans un extrême en réaction à un autre ne vous aidera pas à trouver le juste équilibre entre passion et raison. Suis-je donc en train de faire l’apologie du football mathématique, et de conseiller le choix d’un joueur préféré en fonction de son pourcentage d’implication dans les buts de son équipe ? Non, évidemment. Je ne rejette pas la notion de belle histoire dans le football, au contraire : il y en a déjà suffisamment pour ne pas que nous ayons à en créer de toutes pièces.






