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Compter les occurrences écrites ou orales du terme « Classico » cette semaine provoquerait une révolution mathématique, une idée au-delà de l’infini. Martelée par Canal Plus, reprise par les autres médias, la dénomination hispanisée du duel Paris – Marseille renferme plus qu’un besoin sémantique. De sa création jusqu’à la rencontre qui se joue ce soir, la rivalité entre les deux clubs a révélé les maux d’un football français complexé, victime d’un cruel manque de mythologie.

L’absence de géants récurrents fait partie des problèmes que le football français n’est toujours pas parvenu à résoudre. Depuis l’après-guerre (origine du football tel qu’il est aujourd’hui, rythmé par les compétitions européennes interclubs et l’organisation de compétitions internationales gargantuesques, auparavant réservées à un nombre restreint de nations), le championnat hexagonal a subi plusieurs dominations. Si les plus marquantes et les plus écrasantes sont l’œuvre de Saint-Etienne, de Marseille et de l’Olympique Lyonnais, d’autres moins impitoyables ont également existé. Celle de Reims dans les années 50, la brève nantaise dans les années 60, vite effacée par l’émergence tonitruante des Verts, ou encore les trois titres bordelais en quatre ans entre 1983 et 1987. De ces nombreuses séquences du football français, de ce partage du palmarès national vient un de ses problèmes majeurs : l’absence d’ennemis authentiques et éternels rivaux, qui provoqueraient une émulation perpétuelle, répercutée à l’échelle européenne. Une rivalité insensible au temps, susceptible de créer des monstres médiatiques. L’incapacité des clubs français à répéter les performances, à survivre aux difficultés, a empêché ce processus. Reims joue aujourd’hui la montée en Ligue 1, Bordeaux a remporté deux titres de champion depuis 1987 et se bat actuellement pour rester dans l’élite, Saint-Etienne n’a plus été champion depuis trente ans, Lyon n’a pas supporté trois ans d’échecs et a dû vendre des joueurs, affaiblissant son effectif (démentant au passage son statut récent de « grand club »), Marseille a enfin mis fin en 2010 à dix-huit ans d’abstinence footballistique. Les quelques rivalités que la France a connues dans son football n’ont pas eu l’opportunité de prendre de l’âge et se sont éteintes, laissant la place à une autre, inlassablement. Souvent même, le championnat a été monocéphale, en témoigne les périodes de gloire stéphanoises, marseillaises et lyonnaises. On pourrait croire paradoxal qu’alors sans concurrents, ces trois équipes aient brillé sur la scène européenne, contredisant un principe pré-cité. Regroupant exagérément les meilleurs talents français, elles ont en fait simultanément anéanti le suspense sur le plan français et porté le football français à l’étranger. C’est un autre mal que ce dernier rencontre : trouver le point d’équilibre entre une sauvegarde du suspense sur ses terres et la réussite en dehors (récemment, la saison 2009-2010 fut une exception, avec une lutte à trois pour le titre national, deux clubs français en quarts de finale de la Ligue des Champions et un en demies). À ce sujet, Paul Yonnet, sociologue décédé en août de cette année, disait dans Huit leçons sur le sport : « La rivalité est une résultante, un choix du regroupement des ressources et des compétences. Pour devenir un rival international, il faut cesser de l’être au plan local ou national, par surclassement de ses rivaux, qui n’en sont plus vraiment alors. Si l’on veut devenir l’égal des meilleurs, il faut cesser de l’être de moins bons, il faut que de l’inégalité se soit creusée avec ces derniers ». Pas avec tous cependant, afin d’éviter l’hégémonie dont Lyon a fait preuve en début de siècle.

La rivalité entre le PSG et l’OM a pour géniteur Bernard Tapie, ancien président du club provençal (1986-1993). Dans le livre « OM/PSG – PSG/OM, les meilleurs ennemis, enquête sur une rivalité », les auteurs Jean-François Pérès et Daniel Riolo expliquent les motivations du futur Commissaire Valence. Déçu de la solitude marseillaise au sommet, il utilisa le PSG pour stimuler ses joueurs et réveiller le championnat français, endormi par le monopole du succès détenu par les Marseillais, mauvais pour les audiences télévisuelles. Le groupe Canal+, détenteur des droits du championnat, vit d’un bon œil cette rivalité artificielle et rebondit sur l’occasion quand il devint propriétaire du PSG en 1991. Si on lui accorde aujourd’hui un aspect sociologique, déjà à sa naissance, l’opposition Paris – Marseille provenait d’un besoin de concurrence, en particulier dans les médias, ce que Paul Yonnet, toujours, appelait « fabriquer des rivaux ». « La hiérarchie sociale et médiatique des sports-spectacles s’établit en fonction de l’aptitude des organisateurs et des responsables à fabriquer des rivaux » écrivait-il. Pour plaire au public, pour devancer les autres sports, le sport en question doit être fait de duels, de batailles qui entraînent des incertitudes. En l’occurrence, la Division 1 française devait trouver un adversaire à l’Olympique de Marseille, un concurrent, un contradicteur, que ce soit sur deux matchs ou sur toute une saison. Alain Cayzac résume (extrait de l’article cité plus bas) : « PSG-OM, ce sont des gens intelligents qui se sont entendus pour faire une bonne affaire ».

Réelle de la fin des années 80 jusqu’au milieu des années 90 – en 1988 et 1993 (titre retiré suite à l’affaire VA – OM), l’OM remporte le titre devant Paris, en 1994 c’est l’inverse -, la rivalité entre la capitale et le club le plus populaire de France va même scinder l’équipe nationale. Jean-François Pérès le raconte à Cédric Rouquette, à l’époque à l’Équipe, le 27 avril 2006 : « En équipe de France, il y a clairement deux clans. Les Marseillais refusent que Lama vienne jouer aux cartes avec eux. Certains gars ne se parlent pas. L’intox de Tapie marche tellement que Ginola, personne ne peut l’encadrer ». Pérès rapporte des propos de Marcel Desailly, alors marseillais : « Si on s’était qualifié pour la Coupe du monde, la vie en groupe durant un mois et demi… Disons que les choses auraient été compliquées. Ça n’aurait pas été facile tous les jours ». Daniel Riolo ajoute une anecdote qui explique en partie la qualification manquée pour le mondial américain de 1994 : « Houllier m’a dit : « N’oublie pas qu’on joue au Parc des Princes ». Le public siffle Papin et réclame Ginola. A l’heure de jeu de France-Bulgarie (1-2), Papin sort pour crampes car il est stressé à bloc ! Ginola, devant son public, veut se faire mousser en cherchant la passe décisive à quinze secondes de la fin, ce qui amène le but bulgare. Et Houllier nous redit aujourd’hui : « Ginola s’est comporté comme un vrai con pendant toute cette période ». Houllier n’a jamais pu maîtriser tout ce qu’induisait la rivalité OM-PSG. D’autant qu’il souffrait d’un vrai problème de légitimité à son arrivée ». Mais à l’instar des précédents duels du football français, celui-ci ne résistera pas au temps (et à l’arrêt Bosman appliqué en 1996), les résultats des deux clubs étant trop irréguliers pour faire perdurer la rivalité, rivalité qui sera toujours démentie par le nombre de joueurs qui ont joué dans les deux clubs, passant directement de l’un à l’autre parfois.

Malgré la disparition d’un enjeu sportif, Canal+ continue d’axer sa communication sur cette rencontre. Entre 1994 et 2001, cinq clubs différents sont sacrés (Nantes et Monaco deux fois, Auxerre, Lens et Bordeaux une fois) sans être les plus médiatiques. Le championnat est disputé mais peine toujours à trouver des rivaux naturels. Le choc PSG – OM est un refuge pour la chaîne cryptée, et devient un talisman durant les sept titres consécutifs de Lyon, entre 2001 et 2008, dont la plupart sans contestation. PSG – OM fait oublier que la récente Ligue 1 est touchée par la fatalité rhodanienne, bien que les Lyonnais permettent enfin à l’Hexagone de réapparaître sur la carte du football européen. Cette fin de décennie est aussi marquée par l’invasion du football étranger sur les antennes de la chaîne, notamment anglais. Canal+ lance le « Onze d’Europe » en février 2008, une émission qui dure les deux jours du week-end et diffuse les matchs des onze plus grandes équipes d’Europe. Il vole rapidement la vedette à la Ligue 1. Contrairement à de nombreux matchs français, il n’est pas diffusé sur Foot+ et ne requiert donc pas d’abonnement particulier. L’idée, ne diffuser que les grandes équipes, donne une vision idéaliste des championnats mais attire, forcément. Le Barça face à n’importe quel club intéressera toujours plus que la plupart des matchs français. Canal+ retransmet évidemment les chocs européens, qui ces dernières années, en dehors de quelques exceptions (le 5-5 entre l’OL et l’OM, la victoire 4-2 de Paris à Marseille), se sont avérés bien plus spectaculaires que les chocs français. L’élargissement de son offre autour du ballon rond ne doit pas faire oublier son premier atout, celui qu’il paye très cher : le championnat français. Le matraquage du terme « Classico » fait survivre le choc le plus glamour de la Ligue 1. Dans la fabrication de rivaux, Canal va même jusqu’à créer un autre terme, « l’Olimpico », nouvelle appellation du match entre les deux Olympiques, marseillais et lyonnais. Cette mode a inspiré les Cahiers du Foot et le Moustache FC, entre autres.

Si dans un premier temps l’utilisation de tels termes relève du pur marketing, elle présente le football français sous un autre angle : écrasé par l’Histoire et la place du football chez ses voisins européens. La rivalité entre Barcelonais et Madrilènes reflète celle entre les Catalans et les Castillans, à travers la langue et la culture. Le North London Derby trouve son origine dans la proximité géographique de Highbury, l’ancien stade d’Arsenal, et White Hart Lane, l’enceinte de Tottenham. Les dissensions au sein du « Milan Cricket and Football Club » ont entraîné la fondation de l’Inter de Milan, se séparant de ce qui devint le Milan AC et créant le Derby della Madonnina. Que peut proposer la France face à ces pays où deux clubs historiques partagent une ville, voire un bout de ville ? Que peut-elle proposer face au duel de titans entre le Barça et le Real ? Rien. Elle abandonne sa langue pour reprendre un terme espagnol désignant au départ une vraie rivalité. Après avoir passé quasiment un siècle à chercher son « Classique », le football français peut-il encore le trouver ?


Source : http://www.lequipe.fr/Football/breves2006/20060427_204057Dev.html

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